Skip to content

2.3 TERRITOIRE & INSULARITÉ

BORGONIO 1682. Theatrum Sabaudiae Carte du Duché de Savoie

Citer cette publication : CRP 2024. Territoire et insularité. Edition en ligne.Statut : notes de recherche. Lien

  1. L’île et son territoire
  2. Voyager aux temps des Lumières
  3. Du récit de voyage aux guides touristiques

1. L’île et son territoire. La notion de territoire est particulièrement polysémique. Nous avons choisi ici de la considérer comme l’appropriation anthropique d’un espace géographique. Cette appropriation peut être concrète, intellectuelle, visuelle ou encore juridique. La définition d’un territoire s’accompagne aussi de la délimitation de ses frontières. L’île représente de ce point de vue le cas de figure d’un espace dont les délimitations géographiques semblent évidentes bien qu’en fait elles ne rendent pas vraiment compte de la réalité. Le monde extérieur est en fait omniprésent sur le littoral insulaire au travers de ses ports. La représentation du territoire insulaire relève par ailleurs de la cosmographie et de l’imaginaire. Elle oscille ainsi entre deux pôles, l’intimité protectrice de sa clôture et son ouverture sur le monde environnant. Elle est plus particulièrement confrontée de ce point de vue à l’ambivalence propre au monde marin. Nourricière, la mer est aussi source de dangers, piraterie, tempêtes et naufrages avec ces légions de revenants, exilés ou abandonnés aux flots, qui hantent l’imaginaire collectif, Maures, Juifs et Pestiférés.

Marco Polo Livre des merveilles (XVs) Griffons de Madagascar Chap. 186

2. Voyager aux temps des Lumières. Comment décrire un territoire ? La question peut paraître triviale. Elle est en fait d’une grande complexité. Il est utile de consulter à ce propos l’évolution de la littérature dite de voyage. Attestant de la prégnance des conventions du commerce et du pèlerinage, qui ont jusqu’alors présidées aux pratiques du voyage, les récits des voyageurs sont dominés pendant longtemps par l’itinéraire et sa description. La société médiévale conçoit en effet la vie humaine comme une quête mystique de la « Jérusalem céleste », dont les pratiques du pèlerinage se doivent d’offrir une illustration privilégiée. A la recherche d’une patrie perdue, les pèlerins sont par nature étrangers aux préoccupations d’exotisme ou d’exploration qui animeront bientôt les voyageurs. Le peu d’intérêt qu’ils portent aux pays traversés ressort de la pauvreté de leurs récits, limités à la simple description des itinéraires. Ils ne mentionnent que très succinctement les territoires qui séparent les étapes de leurs périples. Ce sont essentiellement les villes où ils doivent séjourner qui retiennent leur attention. Véritable terra incognita la campagne est synonyme de danger, de distance ou d’inconfort des routes et des chemins. Cette ignorance délibérée ne fait que traduire la dichotomie, opposant la ville et la forêt, qui structure les représentations médiévales du territoire. Le rejet du légendaire merveilleux est à l’origine, à partir de la Renaissance, d’un discours de voyage qui va affirmer son autonomie. Au XVIII° siècle, le récit de voyage devient ainsi un genre littéraire original. Ces évolutions doivent beaucoup à l’impact des préoccupations philosophiques, politiques, ethnologiques, économiques et sociales de la Philosophie des Lumières, qui va conduire les voyageurs à sortir des sentiers battus du pèlerinage antiquisant. En tant que loisir mondain, en apparence inoffensif et futile, le tourisme va lui aussi offrir un champ informel et marginal largement ouvert à des réflexions novatrices. Il va rapidement s’affirmer comme un espace de liberté particulièrement propice à l’expression de nouvelles thématiques. Les récits de voyage précèdent en cela la littérature sociologique et ethnographique qui verra le jour au siècle suivant.

Nouas adorons la belle nature Lithographie Adam ca 1840

3. Du récit de voyage aux guides touristiques. Le genre littéraire des récits de voyages connait de grands développements au XXe siècle avec l’essor du tourisme. Le récit de voyage intimiste va rapidement donner lieu à un nouveau genre, le Guide touristique. Les ancêtres de ces guides étaient des ouvrages destinés aux pèlerins voyageant vers Saint Jacques de Compostelle ou vers Rome. On trouve par exemple (en 1552) Le Guide des chemins de France de Charles Estienne puis au siècle suivant Le Voyage en France (1643) et de nombreux autres ouvrages dont les caractéristiques sont similaires, leur maniabilité et leur encyclopédisme.Les premiers guides touristiques modernes voient le jour au tournant du XIXe siècle. On recense pour la France près de 2000 publications de cette nature entre 1800 et 1850. On peut citer (entre autres) le guide Reichard (1784), le Guide Richard (1820), Le Nouvel Itinéraire portatif de France (1826), le guide Rheinreise (1828), les guides Murray (1836), le Guide Joanne (1841) futur Guide bleu, le guide pittoresque, portatif et complet du voyageur en France de Girault de Saint Fargeau (1842), le Guide Baedeker (1843), etc. Avec leurs notices artistiques et leurs renseignements pratiques, ils se présentent sous la forme d’une synthèse entre le récit de voyage intimiste, souvent rédigé sous forme de courrier, l’indicateur des routes destiné aux commerçants et les préoccupations nouvelles de la villégiature touristique naissante.  Ils comportent généralement des rubriques géographiques (géologie, hydrologie, faune, flore et climat), économiques (cultures, élevage, commerces et industries), historiques et archéologiques ou encore ethnographiques et patrimoniales. Ces guides présentent bien des similitudes avec les développements contemporains du folklore et de l’ethnographie. L’irruption des touristes sur les terrains d’études de l’ethnologie allait mettre en cause par la suite les fondements de la discipline, lesquels reposaient sur l’étude des communautés locales sous le seul angle de leurs dynamiques internes.