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Insularité et hagiographie

CASTELLANA Robert. TOPONYMIE LÉGENDAIRE DES ILES CORSES. Actes des 3° Journées Universitaires Corses de Nice, 19-20 mai 1995, Nice, Centre d’Etudes Corses, UNSA, 1996, ISBN 2-9508315-1-6, pp 99-105. Edition originale révisée et enrichie d’illustrations inédites.

« Les habitants de Kurnos racontent qu’un jour un navire coula dans la tempête et qu’un très bon nageur […] réussit à s’accrocher à des rochers du rivage […] Mais un monstre marin l’aperçut : poussé par la faim, il tourna autour, se ramassa sur lui même et de sa queue poussa une vague énorme et s’y laissa emporter. Il atteignit le promontoire et comme l’ouragan et la trombe s’empara de l’homme. » Aelien 15, 2[1]

Du nom des îles

Au moyen-âge, la « Légende Dorée » des îles annonce l’émergence d’un thème majeur de la modernité, celui de l’exil insulaire, ici un exil volontaire –revendiqué par les tenants d’une mystique de l’ascétisme, et qui n’est pas à proprement parler une idée chrétienne : “Aujourd’hui le monde est plein de réfugiés appartenant aux diverses nations de l’Europe. Ils sont surtout répandus dans les îles que la nature semble depuis longtemps avoir destinées à cela, notait ainsi GREGOROVIUS au cours de son voyage en Corse au siècle dernier. Il y en a beaucoup aux îles Ioniennes, dans les îles de la Grèce; un grand nombre vivent en Sardaigne et en Corse, d’autres dans les îles de la Normandie, la plupart en Angleterre. Ces proscrits subissent le sort des peuples de l’Europe: quelque soit la différence des lieux, le bannissement politique est chez ces peuples aussi ancien que l’histoire de leurs États ; c’est comme une fatalité. En les voyant je me rappelais l’époque où les îles de la Méditerranée, Samos, Délos, Egine, Corcyre, Lesbos, Rhodes, servaient d’asile aux réfugiés politiques de la Grèce, que les révolutions avaient chassés d’Athènes ou de Thèbes, de Corinthe ou de Sparte; je songeais aux nombreux exilés que Rome avait au temps des Césars, confinés dans les îles, Aggripa Posthumus à Planasia, le philosophe Sénèque en Corse. »[2] La place hautement symbolique de l’insularité demeure toujours vivante dans la culture de l’Occident. Le nom même des îles y participe, non tant du point de vue du linguiste que de celui de l’ethnologue, lorsqu’il s’attache au registre des étymologies « populaires » et « légendaires ». C’est le propos de cet article, qui s’attache plus particulièrement au lexique des îles voisines de la Corse.

L’archipel corse

Les côtes de la Corse nous confrontent à un vaste archipel, généralement méconnu. Sur la centaine d’îles qui le composent, la plupart ne sont en effet que des rochers en mer, voire de simples récifs, aux dimensions exiguës, composant toutefois un véritable microcosme. Elles ont été récemment qualifiées d’Iles « satellites » par les géographes italiens[3]. Dans un même registre céleste, on pourrait invoquer l’image d’une « nébuleuse ». La toponymie de ces îlots compose en effet un lexique imprécis et mouvant, aux contours mal définis, riche en variantes et variations.

Un lexique insulaire

On rencontre par exemple, dans le port de Bastia, un récif dit du lion : « le célèbre Leone, noir rocher tacheté de lichens blancs et de mousse »[4], détruit au siècle dernier mais qui survit au travers des récits des voyageurs et des lithographies de l’époque. S’il semble devoir sa dénomination à sa forme, que faut-il penser de cet autre rocher, dit de Léon et sis dans le port de Calvi, dont le nom viendrait d’un pêcheur ayant coutume d’y attacher son filet au début du siècle ? Modeste récif de la région d’Erbalunga, A Zecche relève d’une même pluralité d’interprétations. S’agit-il d’un mot corse désignant la tique ou, suivant une autre étymologie populaire, de ce même rocher (disparu) du port de Menton, appelé A Secca “parce qu’il était à sec”? Nous chercherons ici, à montrer que ces interprétations divergentes se rejoignent, dans une même tentative de recherche d’un sens qui pose problème, parce qu’oublié. Les deux exemples précédents laissent penser, de ce point de vue, à l’existence d’un lexique allogène, dont les origines sont vraisemblablement liées à l’histoire de la navigation.

Les premières mentions de ces îlots et rochers en mer apparaissent en effet dés le XVI° siècle et parfois plus tôt, sur les cartes marines[5]. Précieux repères pour les marins, une partie d’entre eux doivent aussi leur dénomination aux pêcheurs, pour des raisons analogues. Certains de ces toponymes se retrouvent par ailleurs dès l’antiquité grecque et romaine. Nous prétendons donc qu’ils pourraient s’être conservés, bien qu’on n’en comprenne plus la signification originelle, au travers d’incessantes tentatives de ré-appropriation et de ré-interprétation. Les recueils de cette toponymie insulaire posent toutefois problème, car rares et sujets à caution. En Corse par exemple, le recensement des îlots ne devient exhaustif qu’au XVIII° siècle, avec des relevés comme ceux de Belin. Même si, plus récemment, une publication de l’Istituto Geografico Militare italien a tenté de faire le point sur la question, ces relevés ne donnent ni leurs sources, ni les variantes rencontrées. On peut ainsi supposer, pour une part de ces dénominations, l’emprunt à un accident de relief voisin, cap ou promontoire côtier par exemple, plutôt qu’à une tradition locale ou maritime.

Malgré ces quelques restrictions, nous partirons ici pour une énième quête de ce sens perdu, armés des ressources du comparatisme -en l’absence d’études locales détaillées permettant d’enrichir et de fonder, sur des bases plus solides, une interprétation globale d’un lexique particulièrement riche et original[6].

Le folklore de la mer

L’hypothèse d’une dimension légendaire de la toponymie insulaire prend place dans le cadre d’un folklore de la mer, dont l’Essai Ligure de SCHMUCKHER[7] offre une bonne illustration. A sciabra di Rolando, cette montagne fendue que les marins génois ne manquaient pas d’évoquer en vue de la côte d’Espagne, aurait ainsi été fendue en deux par le chevalier, pris de fureur car elle lui barrait le passage, selon l’épopée du mythique neveu de Charlemagne, Roland. Un peu plus loin, au large de Carthagène, prés du Capo di Gata, on rencontrait la Mensa di Rolando, la table où le héros s’était arrêté pour manger, une montagne aplatie auprès d’une tour qui lui avait aussi servi de tasse. C’est par la toponymie que nous nous proposons d’aborder ce folklore légendaire des îles. Deux grandes figures se détachent, dans cette perspective, des dénominations des îles corses, rejoignant en cela l’ensemble du corpus insulaire : le Bestiaire et l’Hagiographie. C’est au travers de ces « Isles aux saints » et « aux bêtes », que notre interprétation déroulera ses registres, afin de prendre en compte cette pluralité du sens relevée précédemment.

Une étiologie insulaire

Le Bestiaire des îles semble bien souvent relever d’un processus plus large, que l’on pourrait qualifier d’étiologique. On peut mentionner à ce propos des particularités physiques comme la couleur de « l’îleRousse »[8] ou la forme de ces « îles plates », Piana ou Pianosa et « tabulaires » telle la Tavolara sarde. Citons encore les « Sept navires » (les Sette Nave d’Ajaccio) ainsi que l’île aux coquillages d’Aleria -dite aussi « île des Pêcheurs ». C’est aussi le « grain de sable », qui fait allusion à l’aspect d’un rocher voisin de Bonifacio, dont le nom corse de Dittone -le pouce[9], évoque par contre une dimension peut-être légendaire. Ce sont enfin les îles Finocchiaruolo, à la pointe du Cap-Corse, une dénomination très ancienne[10], indice d’une probable présence de fenouil -en italien finocchio.

Le bestiaire des îles

Parmi ces toponymes faisant référence à des caractéristiques physiques ou naturelles des îles, nombre d’entre eux relèvent du domaine du bestiaire. A l’image des îles au fenouil, ce bestiaire semble rendre compte, en partie au moins, de formes d’endémisme insulaire. Les « îles aux lapins », qu’évoquait déjà ici même Pline l’Ancien, entrent dans ce cadre[11]: « La Sardaigne est éloignée (…) de la Corse (…) par des petites îles appelées Cuniculaires mais aussi par les îles Phinton, et Fossa qui a donné au détroit le nom de Taphros. » Ces « Cuniglières » (du latin cuniculus), ont disparu de la cartographie moderne, partageant le destin de maint autre toponyme antique. Voire… Dans cette même région les îles Rattino[12], dont le nom semble venir de l’italien ratto, le rat, sont en effet décrites par les voyageurs du 18° siècle colonisées par une espèce inconnue de rongeurs. En seraient-elles une ultime survivance, comme cette île Saint-Pierre, en Sardaigne, en laquelle : « Indépendamment de l’aridité du sol, l’innombrable multitude de lapins destructeurs et toujours renaissants, nuit à la culture. »[13] Quand à la dénomination, ancienne, des îles des Moines[14], I Monachi, elle pourrait faire allusion à la présence d’ermites ou de moines sur ces îlots -on les trouve ainsi baptisées i prete. Mais les lieux plaident plutôt en faveur du surnom très répandu que l’on donne à une variété de phoques. Le bestiaire est à nouveau mis à l’amende pour désigner l’îlot de la Margunagha, à Erbalunga, peut être issu du corse “i margoni”, les cormorans, comme à Ajaccio, où les îles Sanguinaires connaissent un rocher des Cormorans. D’autres récifs de ce même golfe d’Ajaccio sont rapportés comme Sardinoires[15], tandis qu’au large de la côte Toscane d’autres dénominations viennent encore enrichir ce bestiaire insulaire : l’îlotCerboli -dont le nom semble venir du cerf (cervus auquel fait écho l’ermite de l’île d’Elbe voisine, San Cerbone), les rochers de Sparviera (l’épervier), de Troia (la truie) et surtout ces Formiche, les fourmis (terme canonique dans la toponymie des îles, sous lequel se dissimulent en fait de petits récifs immergés particulièrement redoutés de tous les marins), que l’on retrouve dans le légendaire corse à Grossetto,

Transhumance insulaire

L’importance occupée par le bestiaire dans la toponymie insulaire fait aussi allusion à des animaux domestiques. Dans la région du Cap Corse, la chronique médiévale mentionne ainsi le petit îlot de Centuri. Au travers d’une formule énigmatique évocation plausible de la dimension mythique du personnage du « Juge », Giudice, elle introduit à un acteur important du bestiaire des îles, le cheval : « Ce fut avec ses quatre frères […] que Giovaninello fit alliance. Ils se réunirent tous ensemble et se fortifièrent au Cap-Corse, dans l’île de Centuri […] Giudice le sut, alla les attaquer, et […] fit tous ses efforts pour passer avec les chevaux dans l’île. » S’agit-il ici, comme le suggère l’imaginatif AIMES[16] , d’une prise de possession d’un territoire par un parcours à cheval ? Il existe effectivement une île du cheval, l’île Cavallo, dans l’archipel des Lavezzi[17], voisine d’un couple d’animaux paraissant relever d’interprétations plus prosaïques de la toponymie insulaire. L’archipel des Cerbicales[18], allusion transparente à la présence de cervidés, du latin “Cervus” le cerf, est ainsi peuplé d’autres cornus, avec les îles du Toro, de la Vacca ou du Torello, le petit taureau[19]. On retrouve en Sardaigne une île Cornuta (Cornue), qui prolonge cet archipel corse dédié aux Cervidés, -dont il faudrait peut être à nouveau rapprocher le moine de l’île d’Elbe évoqué précédemment, San Cerbone.

Ces dénominations semblent en fait attester de la présence de troupeaux, la pratique de la transhumance insulaire étant attestée en Corse depuis le Moyen Age. Les bergers s’embarquaient ainsi chaque année avec leurs bêtes en direction de l’archipel corso-sarde : « Des vaches paissent prés des tombes”, rapportait ainsi CARRINGTON lors de sa visite sur ces îles, ajoutant que : “Quand on amène le taureau au troupeau depuis Bonifacio, on l’attache à la proue d’un bateau par les cornes, et il suit à la nage. C’est au début du printemps qu’a lieu ce voyage rituel qui rappelle les mythes de l’antiquité. » [20] Un autre témoignage, dû à VALERY, décrit dans des termes analogues l’île Tavolara -l’ancienne Hermae, en Sardaigne : « Habitée par des troupes gracieuses de chèvres sauvages […] Elle a été en quelque sorte donnée par le roi de Sardaigne à un berger corse […] seul humain, qui, avec sa famille, habite ce désert. »[21] La Sardaigne connaît aussi une île Caprera, à laquelle fait pendant la napolitaine Capri, dont la dénomination passe pour venir de la présence de chèvres[22]. Ces troupeaux insulaires s’enrichissent – toujours dans la toponymie sarde, des îles du cochon –Porco, et d’une île aux poules –Pecora. Les îles Galli de Naplesqui portèrent autrefois le nom des sirènes, confirment l’extension d’une dénomination déjà connue des auteurs romains, avec la « Gallinière » (Gallinara) d’Albenga, en Ligurie, devant son nom aux colonies de poules sauvages qui la peuplait, les moines s’y rendant encore au Moyen Age pour en récolter les oeufs[23]. On trouve encore une Aenaria, voisine de Capri[24], qui semblerait correspondre à cette « île aux ânes » du nord de la Sardaigne –Asinaria. Parfois aussi nommée Aenaria[25], elle tiendrait son nom d’une race d’ânes albinos qui la peuplait et était habitée par des pêcheurs et bergers corses : « Deux cent quatre-vingt-huit bergers, logés dans de méchantes cabanes » précise VALERY[26].

En filigrane à ces explications « étiologiques », le registre varié du bestiaire laisse pourtant transparaître une dimension légendaire. Ces formes insulaires du pastoralisme ne témoigneraient-elles point, par exemple, de quelques survivances de rites ou de récits antiques ? Les mythes grecs évoquent longuement ces troupeaux sacrés qui résidaient sur les îles -thème central dans l’épopée civilisatrice d’Héraclès, et que l’on retrouve avec la bergère ligure Corsa. Suivant les pérégrinations marines de son taureau, qui partait tous les matins dans la mer et en revenait le soir repu et satisfait, la bergère-éponyme découvre la Corse, cette « île où les taureaux sont gras ». Ces îles « cornues » pourraient ainsi représenter les lointains témoignages d’une antique « géographie mythique » insulaire. Iles d’abondance -une abondance bien particulière, limitée à une espèce animale qui y pullule, c’est ici -au delà des rationalisations de l’étiologie, de l’endémisme ou d’une « hypothèse pastorale », que prennent place ces îles colonisées par des animaux nuisibles -souvent reptiliens, comme ces îlots sardes aux noms évocateurs de Bisce (couleuvres) et Serpentara. Le bestiaire du serpent illustre exemplairement les aspects inquiétants de cette fécondité insulaire. Il entre aussi dans le cadre d’un renouveau de la vision des îles sous l’influence de la pensée mystique chrétienne, s’attachant à la seconde grande catégorie de ces toponymes, les « îles aux saints ».

L’hagiographie insulaire & les îles maléficiées

A l’image de la « Gallinière » ligure, exorcisée par saint Hilaire[27], l’ermite chrétien ne voit sur les îles non tant des poules, que des serpents et autres reptiles, qu’il expulse sans délai, prélude à l’installation en ces lieux de son ermitage -puis d’un monastère. Les mystiques chrétiens du Haut-Moyen Age manifestèrent en effet une forte prédilection pour les îles, où ils s’épanouirent dans la pratique d’une ascèse des plus austères. La référence au récit mythique de la Genèse fonde-t-elle, avec ces « Iles aux serpents »,  l’image d’un Paradis Insulaire habité par la femme et le serpent ? On peut plutôt inférer d’une relecture chrétienne d’un motif plus ancien, ces mêmes îles étant déjà bien connues du monde grec, qui leur donnait pour nom Ophioussa. Ces ermites semblent avoir été présents sur les îlots du littoral corse, où ils assuraient comme ailleurs l’entretien d’une infrastructure de phares et balises, héritée du système de navigation côtière de l’Empire romain[28]. L’expulsion des reptiles qui accompagnait ces retraites spirituelles n’a toutefois pas laissé de trace en Corse. Mais à cet exil volontaire des ermites chrétiens vient ici s’ajouter la relégation des évêques africains sur l’ensemble des îles de la région. Exil -ou serpents semblent ainsi connoter un maléfice insulaire dont attestent en Corse nombre de récits légendaires.

Dans les étangs marécageux de la côte orientale de la Corse, l’île « Sainte Marie«  aurait par exemple connu une église chrétienne à la décoration macabre. Tibias disposés en croix, crânes sur l’autel, ossements du pavement composent le tableau d’un cimetière marin, réservé à ceux qui mourraient en état de péché -à la suite d’un accident, crime ou noyade, ou encore aux suppliciés et aux excommuniés[29]. L’île dite des pêcheurs déjà mentionnée lui fait pendant, cimetière de coquillages -coquilles d’huîtres dont elle est entièrement constituée et qui témoignent de l’antique vocation de cet étang, en un lieu où est engloutie la romaine capitale de l’île, Aleria[30]. L’étang voisin de Biguglia, ou Chiurlino, est le siège d’une autre légende de ville engloutie par les eaux : le château de la comtesse de Furiani, qui persécutait la fille du comte, la belle Fior di Spina. La cruelle marâtre fut punie par ce cataclysme, à l’origine de la création du Lagu Benedettu -autre nom de ce lieu hautement maléfique, ou plutôt « maléficié »[31].

Fragments d’une tradition perdue, ces légendes s’éclairent dans le cadre plus large d’un « folklore des îles », dont on rencontre à travers les sources corses quelques uns des thèmes essentiels : les légendes des îles maléficiées relèvent elles aussi d’une géographie légendaire.

Lazarets

Parmi les nombreux saints qui laissèrent leur nom à des îles, on trouve, dans le détroit qui sépare la Corse de la Sardaigne, une île dite Saint-Étienne (San-Estevan)[32]. Elle remplace, nous dit VALERY, le « lazaret » de l’île dite de La Madeleine, où les voyageurs devaient encore, au siècle dernier, satisfaire à quelques jours de quarantaine[33]. Ce terme de « lazaret » est à rapprocher de la légende des Saintes Maries de la Mer, où Madeleine et Lazare débarquent miraculeusement en Provence, confiés au « jugement de dieu », c’est-à-dire abandonnés sur une barque sans voile ni rames –image par excellence de la navigation mystique chère aux moines chrétiens[34]. Parmi ces « lazarets » insulaires, le récit des barques chargés de pestiférés qu’exorcise un prêtre -les Sette Nave du golfe d’Ajaccio évoquées plus haut, métamorphosées en îles par une intervention divine, relève du même registre légendaire.

Dans le contexte d’une ré-interprétation chrétienne, en référence au récit de la Genèse, d’un thème qui n’était plus compris, la Légende Dorée de Madeleine offre un autre témoignage, évocation de cette même fécondité inquiétante relevée précédemment dans le cadre du bestiaire des îles. Une fécondité liée ici à celle des morts, dans des termes dont CAISSON (1978) a relevé en Corse d’autres survivances : Madeleine, se manifestant en rêve à un couple de la noblesse locale, sut ainsi les convaincre d’abandonner le sacrifice aux idoles, si les prières de la sainte leur permettaient d’obtenir un enfant. Une fois le vœu du couple stérile exaucé, ils décident de se rendre en pèlerinage à Rome. C’était sans compter sur la tempête qui se lève au cours de la traversée, et la mort de la femme alors qu’elle met au monde son enfant. Les marins, superstition oblige, contraignent alors le père à abandonner l’enfant -avec le cadavre de la mère, sur : « une montagne qui apparut non loin du navire […] A cause de la dureté du rocher, nous rapporte VORAGINES[35], il ne pouvait creuser une fosse, il déposa le corps dans un endroit retiré […] Au bout de deux ans il remonta dans un navire pour regagner son pays. Et le Seigneur permit qu’il passât proche de la montagne où il avait été débarqué […]  L’enfant avait été conservé plein de vie à la prière de la bienheureuse Madeleine. »

Au travers du thème de la tombe insulaire se dessine ici un rituel fondateur, celui de la première sépulture, auquel sacrifièrent abondamment les saints chrétiens. Lors de l’installation des moines irlandais sur l’île d’Iona -dans une autre aire culturelle, un contemporain de Saint Columba nous rapporte qu’à sa demande l’un de ses disciples s’offrit à Dieu et mourut sans délai. Columba bâtit alors son église sur sa sépulture[36], prenant possession du sol ainsi sacralisé. Acte fondateur dont la dimension funéraire est bien celle généralement dévolue à ces serpents et dragons qui hantent les légendes médiévales, enrichissant d’une interprétation “à plus haut sens” ce Bestiaire qui s’attache plus particulièrement, comme on l’a vu, à la toponymie des îles.

Références bibliographiques

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ANGELIS Gaston d’, GIORGI Don, Guide de la corse mystérieuse, Paris, Tchou, 1968.

AN., Bastia, regards sur son passé, Berger Levrault, 1983.

CAISSON Max, « Frontières et limites », in Pieve e Paesi, ouvrage collectif, Marseille, CNRS, 1978.

CARRINGTON Dorothy, Corse, île de granit, Paris, Arthaud, 1980.

EAU SACREE, EAU PROFANE, Catalogue de l’exposition, (dir. Castellana, R., Jama, S.), Draguignan, Musée Arts et Traditions Populaires de Moyenne Provence, 1992.

CABROL Dom F., LECLERCQ H., Dictionnaire d’archéologie chrétienne et de liturgie,  Paris, 1924-1950, 15 tomes.

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GREGOROVIUS Ferdinand, Corsica et Voyage en Corse, Bastia, Bulletin de la Société des Sciences Historiques et Naturelles de la Corse, 1883.

L’UNIVERSO, Rivista dell’Istituto Geografico Militare, Janvier, Anno LXVI, Firenze, 1986.

LE MEMORIAL DES CORSES, F. Pomponi dir., Des origines à Sampiero, Ajaccio, 1981.

MORRACHINI-MAZEL Geneviève, « La Corse selon Ptolémée », Cahiers Corsica, 188, Bastia, 1989.

MULTEDO Roccu, Le « mazzerisme » et le folklore magique de la Corse, Nice, Adecec, 1975.

SCHMUCKHER Aidano. Folklore in Liguria, Genova, Cassa di Risparmio di Genova e Imperia, 1989.

VALERY Paul, Voyage en Corse, à l’île d’Elbe et en Sardaigne, Paris, Bourgeois Maze, 1837, 2 tomes.

VORAGINES Jacques de, La Légende Dorée, Paris, 1942.


[1] Cité in MÉMORIAL 1981

[2] GREGOROVIUS 1883 : 22.

[3] I.G.M. in L’UNIVERSO 1986

[4] VALERY 1837 cité in BASTIA 1983 qui publie l’iconographie (voir aussi D’ANGELIS 1968).

[5] Parmi les plus anciens documents publiés, en ce qui concerne la Corse, on trouve des cartes arabes, qui attendent un traducteur. Il existerait par ailleurs un important fonds manuscrit non encore exploité.

[6] Absence due à notre ignorance: que l’on se reporte ici même à la communication de J.P. DALBERA

[7]  SCHMUCKHER 1989 d’après MUSANTE 1912 : 4-6

[8] Aussi dénommée Rossa ou dell’Oro (LEANDRO ALBERT 1568), Rossato dore (GERHARD MERCATOR 1607), Rossa et dell’Oro (VAN KEULEN 1680), Rossa (MONATH 1737), Rozza (ELLIS 1768)

[9] D’après MULTEDO 1975.

[10] MAGINI 1620. On trouve par la suite Finocchiaruola (VAN KEULEN 1680), Figarone (MICHELOT BREMARD 1719), Finocchiarola ou Figaroni (BELIN 1769).

[11] PLINE, H.N., III, 6, 80-83, cité par D’ANGELIS 1968:38.

[12] SEUTTER 1730.

[13] VALERY 1837: II, 255-257.

[14] Nommées Monessi (CAMOCCIO 1570), Monaqui (MATTHIAS QUAD 1596), Monegi (MAGINI 1620), Monagui (JANSSON 1666), Monegi (CORONELLI 1698), Les Moines (MICHELOT BREMARD 1719), Managni (1735), Monichi (CLERMONT  1769).

[15] BELIN 1769

[16] Chronique de GIOVANNI DELLA GROSSA 1888, citée par AIMES 1938 : 187. Voir aussi LEANDRO ALBERT 1568.

[17] Ces îles sont mentionnés assez tardivement sur les cartes malgré l’importance de l’archipel: Cauello et Lauezzi en 1730 (SEUTTER)

[18] Leur dénomination est fluctuante: Iles Pittonare (LEANDRO ALBERT 1568) Pitonare et Cigli (CAMOCCIO 1570) Picconare  (BERTIUS 1602) Erbicara (GERHARD MERCATOR 1607) Cerbigari et Degary (MAGINI 1620) Cibriciaie, Pittionare et Cottelazzi (SEUTTER 1730) Cigili et Cottelazzi (HOMAN 1732) Sibrigaglia et Pelitore (ROBERT DE VAUGONDY 1756) La Chiapa, Pelitore et Cebricaglie (CLERMONT 1769) Cibricaglie (BELIN 1769) Le Cibiciaie, La Minora, S. Suera, La Servi (BELIN 1769)

[19] Selon SEUTTER 1730, aussi nommée Tauro (ROBERT DE VAUGONDY 1756)

[20] CARRINGTON 1980: 184.

[21] VALERY 1837: II, 8-9

[22] Encore qu’on y mentionne aussi des sangliers, comme sur l’Ischia corse de San-Damianu.

[23] VARRON, de re rustica, III,IX,17, et COLUMELLE, VIII, 2 (cités in ENC IT 1934)

[24] Citée par ENC IT 1934 d’après CANALE 1887.

[25] Les cartographes du Moyen Age usaient indifféremment des termes d’Asenara, ou (A)cinara. Sur la légende de l’île, voir AIMES l938 :  11

[26] VALERY 1837: II, 64-65.On retrouve une autre de ces îles aux ânes, l’île Asinelli, en Sicile, au large du Mont Eryx..

[27] L’exorcisme de l’île Gallinara est un récit type, que l’on retrouve avec quelques variantes sur la plupart des îles, notamment sur les côtes provençales voisines, sur l’île de Lérins.

[28] C’est l’hypothèse que défend MORRACCHINI (1989)

[29] De plus sur le fronton un bas relief représentant deux têtes aux cheveux divisés symétriquement. L’information, rapportée par D’ANGELIS 1968, est cependant niée par les archéologues.

[30] On retrouve par ailleurs cette association du cimetière marin avec l’île aux coquillages, jusqu’en Afrique, ce qui semblerait attester d’un motif propre au folklore des îles, qui ont souvent abrité des tombeaux, et plus particulièrement ceux de ces saints ermites insulaires. 0n rencontre ainsi une île aux coquillages à Fadiouth au Sénégal, où l’on emmenait les morts en pirogue (EAU SACRÉE 1992).

[31] D’après D’ANGELIS 1968. On nous dit aussi que « dans cet étang se trouve une île où l’on fait souvent de belles chasses de sanglier. Cet endroit s’appelle l’Ile. Il y a encore deux petites îles […] Ischia nova […] et Ischia Vecchia. » rapporte GIUSTINIANO (BULLETIN HISTORIQUE 1888, 54), dénomination confirmée par LEANDRO ALBERT 1568, et toujours AIMES (1938: 262) -ajoutant que l’île de Biguglia est aussi nommée Asilone, ou Asiglione, c’est à dire l’asile, le refuge, terme qui pourrait faire ici allusion à un antique ermitage. Ischia, ou Lischia, c’est à dire l’île, apparaît donc comme une « île aux sangliers »,  qui prend place dans le bestiaire insulaire, et dont AIMES souligne la dimension mythique: Relèverait-elle de ce Forco-Porco -roi légendaire de la Corse, ou du thème des chasses fantastiques, bien connues en Corse sous le nom de « Mazzérisme »?

[32] Carte de BELIN 1769

[33] Selon le témoignage de VALERY 1837: II, 2-3

[34] VORAGINES l942. Lazare, que le Christ ressuscita des morts, passait pour le premier évêque de Marseille, qui prétendait conserver ses reliques, Madeleine pour avoir vécu en ermite dans les montagnes voisines. Quand à leur compagne Marthe, elle débarrassa Tarascon de son dragon, la Tarasque, épisode mis en scène au cours de la fête de la sainte, où l’on processionnait une effigie du monstre.

[35] VORAGINES 1942

[36] DOM CABROL-LECLERCQ, Dictionnaire d’archéologie chrétienne et de liturgie,  Paris, 1924-1950: VII, p1431.