{"id":7661,"date":"2023-12-24T15:09:05","date_gmt":"2023-12-24T13:09:05","guid":{"rendered":"http:\/\/www.italia.listephoenix.com\/?page_id=7661"},"modified":"2024-03-18T15:35:05","modified_gmt":"2024-03-18T13:35:05","slug":"la-femme-et-le-serpent","status":"publish","type":"page","link":"http:\/\/www.italia.listephoenix.com\/?page_id=7661","title":{"rendered":"La femme et le serpent"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"503\" height=\"422\" src=\"http:\/\/www.italia.listephoenix.com\/wp-content\/uploads\/2023\/12\/Gorgone-Meduse.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-7717\" style=\"width:378px;height:auto\" srcset=\"http:\/\/www.italia.listephoenix.com\/wp-content\/uploads\/2023\/12\/Gorgone-Meduse.jpg 503w, http:\/\/www.italia.listephoenix.com\/wp-content\/uploads\/2023\/12\/Gorgone-Meduse-300x252.jpg 300w, http:\/\/www.italia.listephoenix.com\/wp-content\/uploads\/2023\/12\/Gorgone-Meduse-150x126.jpg 150w\" sizes=\"auto, (max-width: 503px) 100vw, 503px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><strong>CASTELLANA Robert 1993. La femme et le serpent: essai de mythologie compar\u00e9e. Communication au S\u00e9minaire RIASEM (Unit\u00e9 de Recherches interdisciplinaires sur l\u2019Asie du Sud-Est, Madagascar, Monde insulindien) &amp; LABORATOIRE D&rsquo;ETHNOLOGIE (Universit\u00e9 de Nice-Sophia Antipolis)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Abstract<\/strong>. Cet expos\u00e9 s&rsquo;inscrit dans le cadre d&rsquo;une contribution aux programmes d\u2019enqu\u00eate-collecte du Mus\u00e9e R\u00e9gional d\u2019Anthropologie de la Corse. Intitul\u00e9e \u201cLes enfants de M\u00e9d\u00e9e, figures mystiques de l\u2019insularit\u00e9\u201d, elle porte sur le corpus insulaire du serpent chr\u00e9tien. Consacr\u00e9 plus largement \u00e0 la dimension universelle des r\u00e9cits dits sauroctones, cet expos\u00e9 s&rsquo;articule autour de l&rsquo;id\u00e9e, issue de la tradition japonaise, d&rsquo;une totalit\u00e9 indiff\u00e9renci\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dant l&rsquo;opposition de la nature \u00e0 la culture, clef mystique du savoir initiatique de la transe chamanique. Le personnage du serpent, en tant qu\u2019incarnation des forces cosmiques, intimement li\u00e9 \u00e0 l&rsquo;image de la f\u00e9minit\u00e9, constituerait la strate la plus archa\u00efque d\u2019un symbolisme aux multiples facettes, dont l\u2019universalit\u00e9 nous interroge. La conception japonaise semble de nature \u00e0 fournir le cadre comparatif le plus adapt\u00e9 \u00e0 la mise en parall\u00e8le de mythes, l\u00e9gendes et rituels issus des traditions les plus diverses, et notamment en ce qui nous concerne celles de l&rsquo;Orient et de l&rsquo;Occident. Elle se fonde sur la notion mystique de corps r\u00e9el des dieux, qui correspondrait \u00ab\u00a0\u00e0 l&rsquo;actualisation de la pl\u00e9nitude primordiale, d&rsquo;ordinaire invisible, recelant un pouvoir sauvage propre \u00e0 la nature originelle. Associ\u00e9 au couple m\u00e8re-fils, le serpent repr\u00e9sente une communion incestueuse avec la nature, une consubstantialit\u00e9 fondamentale entre celle ci et l&rsquo;homme, repr\u00e9sentation d&rsquo;une nature en soi insaisissable, conceptualis\u00e9e comme une \u00e9nergie quantitativement limit\u00e9e, se recr\u00e9ant en s&rsquo;auto consommant, invariant cosmique du cycle \u00e9ternel des naissances et des morts.\u00a0\u00bb <a id=\"_ftnref1\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a> On s\u2019attachera dans un premier temps \u00e0 rendre compte de th\u00e8ses <a id=\"_ftnref2\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a> relatives \u00e0 la figure m\u00e9di\u00e9vale de la femme-serpent, mal\u00e9fique dans la pens\u00e9e chr\u00e9tienne, et dont une particularit\u00e9 essentielle r\u00e9side dans la difformit\u00e9 des pieds : queue de poisson, jambes attach\u00e9es ou serpentiformes,\u00a0 et patte d&rsquo;oie,\u00a0 qui constituent le registre des variations anatomiques par lesquelles s&rsquo;exprime l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une nature reptilienne de la divinit\u00e9. C&rsquo;est donc \u00e0 une lecture mythique de ce th\u00e8me que cette communication se propose de conduire, \u00e0 partir de l&rsquo;expos\u00e9 du corpus l\u00e9gendaire relatif aux M\u00e9lusines et aux P\u00e9dauques, \u00e0 la fille du diable et \u00e0 Cendrillon, aux dynasties des Plantagen\u00eats et des rois de Hongrie, ainsi qu&rsquo;aux rituels des femmes araign\u00e9es et de la Sainte Brigitte.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La femme-serpent : une lecture mythique<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Une lecture mythique des rapports de la femme et du serpent peut se fonder sur le r\u00e9cit chr\u00e9tien de la Gen\u00e8se, o\u00f9 le reptile apparait dans l&rsquo;\u00e9pisode bien connu du P\u00e9ch\u00e9 Originel. On rappellera bri\u00e8vement que ce texte, essentiel quand \u00e0 l&rsquo;image chr\u00e9tienne du serpent, contient trois mal\u00e9dictions&nbsp; qui vont frapper les hommes, les femmes &#8230; et les serpents. L&rsquo;homme devra d\u00e9sormais travailler \u00e0 la sueur de son front et la femme enfanter dans la douleur. Quand au serpent il sera condamn\u00e9 \u00e0 se d\u00e9placer en rampant. Dans une lecture mythique il s&rsquo;agit bien l\u00e0 d&rsquo;un mythe des origines, celle du passage de la cueillette \u00e0 l&rsquo;agriculture,&nbsp; de la nature \u00e0 la culture. Mais \u00ab\u00a0l&rsquo;enfantement dans la douleur\u00a0\u00bb \u00e9voque ici une autre id\u00e9e, l&rsquo;origine des menstruations, th\u00e8se avanc\u00e9e au 19\u00b0 si\u00e8cle par Salomon Reinach, et reprise plus tard par James Frazer.<a id=\"_ftnref3\" href=\"#_ftn3\">[3]<\/a> Explication qui rend compte d&rsquo;une donn\u00e9e anthropologique essentielle, la croyance universelle qui attribue le saignement menstruel \u00e0 la morsure d&rsquo;un animal, en g\u00e9n\u00e9ral le serpent. Que le lieu de cette morsure soit ici donn\u00e9 avec pr\u00e9cision ne peut nous laisser indiff\u00e9rent. C&rsquo;est du talon qu&rsquo;il s&rsquo;agit, et ainsi l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une mal\u00e9diction concernant la femme et sa descendance est \u00e9troitement associ\u00e9e \u00e0 la punition inflig\u00e9e au serpent, condamn\u00e9 \u00e0 ramper, c&rsquo;est \u00e0 dire rendu infirme des jambes, th\u00e8me qui constituera le fil directeur de notre expos\u00e9 et dont nous allons examiner les d\u00e9veloppements l\u00e9gendaires.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La femme-serpent est-elle mal\u00e9fique ? <\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le Moyen Age a rejet\u00e9 toute la responsabilit\u00e9 du P\u00e9ch\u00e9 Originel sur la femme, allant m\u00eame jusqu&rsquo;\u00e0 assimiler le serpent tentateur \u00e0 une femme hybride, comme cela ressort parfois de l&rsquo;iconographie de l&rsquo;\u00e9poque.<a id=\"_ftnref4\" href=\"#_ftn4\">[4]<\/a> Pour l&rsquo;anthropologue c&rsquo;est plut\u00f4t de la souillure et de l&rsquo;impuret\u00e9 du sang menstruel qu&rsquo;est charg\u00e9e la femme dans les soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles, th\u00e8me dont l&rsquo;universalisme est bien connu. La figure la plus illustre et la plus repr\u00e9sentative de la femme-serpent, est au Moyen Age celle de la f\u00e9e M\u00e9lusine. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une femme que Raimondin, neveu du Comte de Poitiers, rencontre en pleine nuit dans la for\u00eat. Atteinte d&rsquo;une mal\u00e9diction, car son p\u00e8re, roi d&rsquo;Albanie, a assist\u00e9 \u00e0 son accouchement, elle \u00e9tait condamn\u00e9e \u00e0 se transformer tous les samedis en \u00ab\u00a0serpente du nombril jusqu&rsquo;en aval\u00a0\u00bb. Elle pourrait toutefois mener un jour la vie d&rsquo;une femme normale si elle trouvait un homme qui accepte de l&rsquo;\u00e9pouser et ne cherche jamais \u00e0 la voir sous sa forme reptilienne. Raimondin va se marier avec la f\u00e9e mais ne saura r\u00e9sister \u00e0 sa curiosit\u00e9. Il assistera en secret au bain hebdomadaire, au cours duquel la f\u00e9e se m\u00e9tamorphose en serpente. M\u00e9lusine s&rsquo;envolera, sous la forme d&rsquo;un dragon, et quittera pour toujours son mari et ses enfants. <\/p>\n\n\n\n<p>Il est surprenant de noter que par bien des aspects la f\u00e9e M\u00e9lusine appara\u00eet dans les romans m\u00e9di\u00e9vaux comme un personnage b\u00e9n\u00e9fique, alors que son infirmit\u00e9 est plut\u00f4t vue en g\u00e9n\u00e9ral comme l&rsquo;indice d&rsquo;une nature d\u00e9moniaque. C&rsquo;est en effet toujours comme une bonne chr\u00e9tienne qu&rsquo;on la pr\u00e9sente, on y insiste, et jamais elle n&rsquo;est tenue pour responsable de la mal\u00e9diction qui la frappe. \u00ab\u00a0D\u00e9frichant et construisant villes et ch\u00e2teaux-forts\u00a0\u00bb, elle passe pour l&rsquo;artisan actif de la fortune et de la puissance de son mari. Elle est aussi une bonne m\u00e8re, qui revient m\u00eame, de nuit et en cachette, apr\u00e8s son d\u00e9part pour allaiter ses enfants. Elle est surtout une femme f\u00e9conde dont la lign\u00e9e,&nbsp; celle des Lusignan, sera prestigieuse, et parmi ses dix fils on trouvera nombre de rois, de Chypre, d&rsquo;Arm\u00e9nie, de Boh\u00e8me &#8230; Mais tous porteront un signe distinctif,&nbsp; une tare physique au visage, tel l&rsquo;Horrible, qui poss\u00e9dait un oeil au milieu du front, ou Geoffroy \u00e0 la grande dent, le fondateur de la lign\u00e9e des Lusignan. Ascendance prestigieuse donc que celle de cette serpente \u00e0 laquelle Rabelais lui m\u00eame fera remonter son h\u00e9ros Pantagruel. <a id=\"_ftnref5\" href=\"#_ftn5\">[5]<\/a> Le folklore des provinces fran\u00e7aises la connait bien, parfois sous d&rsquo;autres noms, et nous apporte quelques pr\u00e9cisions fondamentales pour notre propos. C&rsquo;est ainsi la f\u00e9e de Gratot, qui au moment de son envol, m\u00e9tamorphos\u00e9e en dragon, laisse l&#8217;empreinte de son pied sur le rebord de la fen\u00eatre. Ce sont encore ces images de sir\u00e8nes allaitant des serpents qui ornaient les \u00e9glises romanes, avec lesquelles on la confond parfois, images de femmes luxurieuses mais aussi nourrici\u00e8res. Ce sont enfin ces sources, o\u00f9 elle \u00e9tablit sa demeure, qui passaient de par sa pr\u00e9sence pour pr\u00e9sager heureusement de \u00ab\u00a0la fertilit\u00e9 de la terre et de l&rsquo;abondance des bleds et du vin.\u00a0\u00bb <a id=\"_ftnref6\" href=\"#_ftn6\">[6]<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Des saintes-p\u00e9dauques \u00e0 la fille du diable<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>A c\u00f4t\u00e9 de ces femmes aux jambes de serpents il existe une autre cat\u00e9gorie de femmes aux pieds d\u00e9form\u00e9s, les P\u00e9dauques, dont la patte d&rsquo;oie se rattache aussi \u00e0 notre th\u00e8me. Jeunes filles vierges, poursuivies par un galant anim\u00e9 des plus mauvaises intentions, une intervention divine les afflige de cette patte d&rsquo;oie, monstruosit\u00e9 qui va d\u00e9courager radicalement les avances de leurs soupirants. La plus remarquable parmi ces femmes hybrides est une sainte, Neomaye, une jeune berg\u00e8re. La pr\u00e9sence d&rsquo;un \u00eatre hybride dans le l\u00e9gendaire chr\u00e9tien est chose rare, et qui m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre relev\u00e9e, d&rsquo;autant que l&rsquo;on connait aussi le cas, non moins illustre, de la Reine de Saba, afflig\u00e9e d&rsquo;un sabot d&rsquo;\u00e2ne ou de ch\u00e8vre, selon les r\u00e9cits, mais aussi d&rsquo;une patte d&rsquo;oie sur le portail d&rsquo;une v\u00e9n\u00e9rable \u00e9glise du 12\u00b0 si\u00e8cle. <a id=\"_ftnref7\" href=\"#_ftn7\">[7]<\/a> Cette patte d&rsquo;oie, cousue aussi sur les v\u00eatements des l\u00e9preux, d\u00e9signait au Moyen Age la l\u00e8pre. Il \u00e9tait bien connu \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque \u00ab\u00a0que les femmes sont venimeuses durant le temps de leurs fleurs (leurs r\u00e8gles) \/&#8230; et ceux qui gisent avec elles par couple charnel sont ladres et l\u00e9preux.\u00a0\u00bb<a id=\"_ftnref8\" href=\"#_ftn8\">[8]<\/a> Pour ce qui est de la ladrerie, l&rsquo;histoire nous rapporte que le traitement inflig\u00e9 \u00e0 une reine (anonyme) qui en fut atteinte, consistait en une saign\u00e9e &#8230; derri\u00e8re le talon, ensemble convergent de faits et d&rsquo;indices, qui nous m\u00e8ne \u00e0 avancer quelques \u00e9l\u00e9ments pour une premi\u00e8re lecture mythique de notre th\u00e8me. La femme oiseau ou serpent descendue sur terre, femme de l&rsquo;au-del\u00e0 que la mal\u00e9diction des menstrues rapproche ainsi de la condition humaine, doit se soumettre au bain purificateur. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;\u00e0 ce moment, celui de sa m\u00e9tamorphose animale, que le h\u00e9ros va pouvoir l&rsquo;approcher afin de s&rsquo;unir \u00e0 elle. Union p\u00e9rilleuse, mais aux cons\u00e9quences b\u00e9n\u00e9fiques : la tare physique h\u00e9r\u00e9ditaire &#8211; et plus particuli\u00e8rement la difformit\u00e9 du pied, en sera le signe distinctif. <\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est ce qu&rsquo;illustre avec \u00e9clat le conte populaire de la fille du diable. Il s&rsquo;agit ici d&rsquo;une femme cygne, qui vient se baigner dans un lac en compagnie de ses s\u0153urs et retire pour cela son v\u00eatement de plumes. Elle poss\u00e8de donc le pouvoir de changer de peau, la facult\u00e9 de muer propre aux serpents qui est le secret de l&rsquo;immortalit\u00e9 autrefois enseign\u00e9 aux hommes. Et une l\u00e9gende de la Gen\u00e8se, rapport\u00e9e par Frazer,<a id=\"_ftnref9\" href=\"#_ftn9\">[9]<\/a> en atteste, pr\u00e9cisant que de ce pouvoir ancien la femme a conserv\u00e9 la perte mensuelle de sa vieille peau, l&rsquo;origine donc des menstruations. Jean de Bordeaux, le h\u00e9ros du conte de la fille du diable, qui assiste \u00e0 ce bain menstruel, s&#8217;empare du v\u00eatement de la d\u00e9esse dont il deviendra l&rsquo;amant. Mais cette liaison ne sera pas de tout repos et il affrontera nombre d&rsquo;\u00e9preuves dont l&rsquo;une relate une technique d&rsquo;immortalit\u00e9 des plus int\u00e9ressantes pour notre propos, puisqu&rsquo;elle y introduit des \u00e9l\u00e9ments qui rel\u00e8vent justement du domaine chamanique. Jean de Bordeaux devra en effet, sur les conseils de sa ma\u00eetresse, faire cuire cette derni\u00e8re dans un chaudron, et en retirer les os qui lui serviront d&rsquo;\u00e9chelle. Ce bain d&rsquo;immortalit\u00e9 dans un chaudron est bien connu des Grecs, avec l&rsquo;histoire d&rsquo;Achille, et c&rsquo;est justement son talon, par lequel on le tenait pour l&rsquo;immerger, qui restera son point faible et causera sa perte. C&rsquo;est peut \u00eatre aussi le sens de la l\u00e9gende de M\u00e9d\u00e9e, la magicienne que Jason ne put \u00e9pouser qu&rsquo;apr\u00e8s s&rsquo;\u00eatre d\u00e9barrass\u00e9 du dragon. Pour revenir \u00e0 Jean de Bordeaux, lorsqu&rsquo;il voudra ressusciter sa ma\u00eetresse, il oubliera de remettre dans le chaudron les os du petit orteil. C&rsquo;est donc l\u00e0 encore une difformit\u00e9 du pied qui va caract\u00e9riser la fille du diable. <a id=\"_ftnref10\" href=\"#_ftn10\">[10]<\/a> <\/p>\n\n\n\n<p>N&rsquo;est pas sans analogies avec cette technique d&rsquo;immortalit\u00e9, l&rsquo;histoire des D\u00e9mones du Midi, femmes mal\u00e9fiques du monde m\u00e9diterran\u00e9en. Incarnation du r\u00eave \u00e9rotique, c&rsquo;est aux heures chaudes et caniculaires de la sieste qu&rsquo;elles se manifestent aux hommes et leur volent leur sperme, assurant ainsi le partage, non point de la chair et des os, mais de la chair et de la semence. Ce germe, qui va assurer la r\u00e9surrection des corps, nous le rencontrons justement \u00e0 la base de l&rsquo;\u00e9chelle d&rsquo;ossements que l&rsquo;on retrouve dans les tombes, la colonne vert\u00e9brale \u00e0 l&rsquo;aspect serpentiforme, au fondement de laquelle les traditions \u00e9sot\u00e9riques situent l&rsquo;os luz, la kundalini dans la voie indienne de l&rsquo;immortalit\u00e9. Il existe par ailleurs, et notamment en Corse et au Pays Basque, des M\u00e9lusines au dos d\u00e9form\u00e9, difformit\u00e9 d\u00e9crite comme un creux rempli d&rsquo;ossements, infirmit\u00e9 diffamante qui est le secret qu&rsquo;elles cachent aux yeux de leurs maris humains.<a id=\"_ftnref11\" href=\"#_ftn11\">[11]<\/a> Mais la technique de r\u00e9surrection qu&rsquo;enseigne la fille du diable trouve son pendant dans les l\u00e9gendes des saintes aux oies, qui ressuscitent ces volatiles \u00e0 partir de leurs os et de leurs plumes. L&rsquo;histoire de Ste Opportune en est la version la plus int\u00e9ressante: l&rsquo;oie ressuscit\u00e9e par la sainte restera en effet boiteuse, tare h\u00e9r\u00e9ditaire qui explique, nous dit-on, que \u00ab\u00a0pour un os qui fut faillant, vont les jantes d&rsquo;un pied clochant\u00a0\u00bb &#8230; <a id=\"_ftnref12\" href=\"#_ftn12\">[12]<\/a> Ces r\u00e9cits ne sont pas sans faire penser \u00e0 certains rituels du monde shamanique, o\u00f9 l&rsquo;on prend soin, pour s&rsquo;assurer de la r\u00e9surrection des animaux, et donc de la pr\u00e9servation des esp\u00e8ces, d&rsquo;enterrer leur squelette intact. Faute de quoi l&rsquo;on verra par exemple le dieu Thor ressusciter un bouc&#8230; infirme d&rsquo;une patte. <a id=\"_ftnref13\" href=\"#_ftn13\">[13]<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><strong>De quelques dynasties c\u00e9l\u00e8bres aux probl\u00e8mes de jambes<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Des probl\u00e8mes de pieds caract\u00e9risent quelques familles, parmi les plus illustres du monde m\u00e9di\u00e9val, comme les Anjou, ou Plantagen\u00eats, et des personnages c\u00e9l\u00e8bres, tels Berthe dite aux grands pieds, m\u00e8re de Charlemagne et fille d&rsquo;un roi de Hongrie, Bela, et Kolman, rois de Hongrie eux aussi, ou P\u00e9pin le Bref, ainsi surnomm\u00e9 car il \u00e9tait court de jambes, comme l&rsquo;\u00e9tait encore Robert le Diable, dit Courte Cuisse. Un lien unit il ces difformit\u00e9s \u00e0 la position sociale \u00e9lev\u00e9e de leurs possesseurs ? On serait port\u00e9 \u00e0 le croire avec l&rsquo;histoire bien connue de Cendrillon, humble et obscure domestique dont le pied tr\u00e8s particulier lui valut d&rsquo;\u00eatre \u00e9lev\u00e9e au titre de reine. Pied unique en son genre \u00e0 ce qu&rsquo;il semble puisque c&rsquo;est en vain que l&rsquo;on fit essayer sa chaussure de verre \u00e0 toutes les filles du royaume, et Grimm de pr\u00e9ciser que ses mauvaises s\u0153urs en l&rsquo;essayant se bless\u00e8rent &#8230; au talon.Robert le Diable, dit Courte Heuse, c&rsquo;est \u00e0 dire court de jambes, \u00e9tait de la famille du Duc de Normandie, et sa m\u00e8re, st\u00e9rile, fit appel au diable pour avoir un enfant. La famille du Changelin, l&rsquo;enfant du diable, \u00e9tait alli\u00e9e \u00e0 celle d&rsquo;Anjou, une dynastie des plus illustres, issue d&rsquo;Amalberge, la Maubergeonne ou aussi la mauvaise Berthe, que le seigneur Foulque rencontra en for\u00eat et qui se refusait \u00e0 assister \u00e0 la messe. Lorsque les barons l&rsquo;y oblig\u00e8rent la comtesse diabolique se m\u00e9tamorphosa en dragon au moment de la cons\u00e9cration de l&rsquo;hostie. On nous dit encore des Plantagen\u00eats, dont est issu Perceval, le h\u00e9ros de la qu\u00eate du Graal atteint d&rsquo;une plaie incurable \u00e0 la cuisse, que tous furent afflig\u00e9s de traits diaboliques, et notamment de pieds difformes. C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;on leur attribue l&rsquo;invention d&rsquo;un type bien connu de chaussures dites \u00ab\u00a0\u00e0 la Poulaine\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Des figures insulaires de la femme et du venin : rituels et calendrier<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Mais revenons \u00e0 l&rsquo;image mal\u00e9fique de la femme-serpent qui \u00e9tait \u00e0 l&rsquo;origine de nos pr\u00e9-occupations. On a relev\u00e9 dans ce qui pr\u00e9c\u00e8de l&rsquo;ambivalence manifeste qui la caract\u00e9rise. Si la figure du serpent appara\u00eet comme mal\u00e9fique dans la pens\u00e9e chr\u00e9tienne, et les difformit\u00e9s physiques, notamment celles du pied, r\u00e9v\u00e8lent une origine diabolique, elles conf\u00e8rent pourtant \u00e0 ceux qui en sont afflig\u00e9s un statut, ou un destin exceptionnels.&nbsp; Pour expliquer cette ambivalence nous avons \u00e9voqu\u00e9 la femme de l&rsquo;au-del\u00e0, la d\u00e9esse qui se manifeste aux hommes sous le masque de l&rsquo;impuret\u00e9, \u00e0 laquelle le h\u00e9ros s&rsquo;unit, transgressant le tabou des menstrues et s&rsquo;assurant ainsi une post\u00e9rit\u00e9 illustre &#8211; ou l\u00e9gitimant la noblesse de ses origines. Partis \u00e0 la recherche de ce personnage, \u00e0 travers les r\u00e9cits christianis\u00e9s du Moyen-Age, nous avons aussi rencontr\u00e9 son empreinte dans quelques rituels dont la permanence est exceptionnelle, et qui nous permettront d&rsquo;en pr\u00e9ciser quelque peu la signification. C&rsquo;est ainsi que l&rsquo;on rencontre au sud de l&rsquo;Italie, et notamment en Corse et en Sardaigne, les vestiges d&rsquo;une autre cat\u00e9gorie de femmes venimeuses. Est-ce l&rsquo;absence de vip\u00e8res sur les \u00eeles qui a permis le maintien de ces croyances relatives aux femmes-araign\u00e9es, que l&rsquo;on d\u00e9signe ici sous le terme de Tarentisme? C&rsquo;est bien possible, mais quoiqu&rsquo;il en soit cette araign\u00e9e venimeuse &#8211; Argia, Malmignatta ou Tarente, est bien un esprit f\u00e9minin, qui s&rsquo;attaque aux hommes au moment des moissons. Les rituels th\u00e9rapeutiques du Tarentisme en attestent, rituels musicaux d&rsquo;exorcisme qui sont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s d&rsquo;un interrogatoire visant \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler la nature de l&rsquo;esprit-araign\u00e9e qui a pris possession du malade. Leur typologie est celle des \u00e9tats de la femme : fillette, nubile, fianc\u00e9e, mari\u00e9e, s\u00e9duite, enceinte ou parturiente, veuve ou vieille &#8230; et ces cat\u00e9gories vont induire la th\u00e9rapie propre \u00e0 chaque morsure. <a id=\"_ftnref14\" href=\"#_ftn14\">[14]<\/a> <\/p>\n\n\n\n<p>Ces rituels prennent toute leur signification dans le contexte calendaire o\u00f9 ils se situent, celui de la Canicule, p\u00e9riode o\u00f9 nous trouvons aussi les \u00ab\u00a0saintes aux dragons\u00a0\u00bb, Marguerite, aval\u00e9e par le monstre et qui facilite les accouchements, ou Marthe, atteinte d&rsquo;un flux de sang menstruel pendant douze ans, et donc st\u00e9rile &#8230; En cela s&rsquo;\u00e9claire l&rsquo;usage du four ti\u00e8de o\u00f9 l&rsquo;on place le malade, m\u00e9diateur dans cette p\u00e9riode de conjonction excessive, entre la Terre et le Soleil, car la cuisson, comme l&rsquo;a montr\u00e9 L\u00e9vy-Strauss, est un processus culturel qui affecte aussi les semences, le cycle menstruel et celui des lunaisons, les hommes comme les femmes \u00e0 des degr\u00e9s diff\u00e9rents, la femme restant plus \u00ab\u00a0crue\u00a0\u00bb, plus proche de l&rsquo;\u00e9tat de nature. D&rsquo;o\u00f9 ce suppl\u00e9ment de cuisson qui s&rsquo;oppose \u00e0 l&rsquo;influence f\u00e9minine n\u00e9faste de la femme araign\u00e9e.<a id=\"_ftnref15\" href=\"#_ftn15\">[15]<\/a> On se rappellera \u00e0 ce propos le chaudron d&rsquo;immortalit\u00e9 de la fille du diable, o\u00f9 celui de M\u00e9d\u00e9e, dont les Grecs, ne comprenant plus le sens de ces r\u00e9cits, ont fait une figure mal\u00e9fique. Dimension shamanique l\u00e0 encore, bien attest\u00e9e dans nombre de traditions corses, et notamment en ce qui concerne la croyance aux revenants, ces chasses sauvages connues l\u00e0 bas sous le nom de mazz\u00e9risme.A l&rsquo;oppos\u00e9 de ce temps caniculaire, au mois de F\u00e9vrier qui occupe une position sym\u00e9trique dans le calendrier, nous trouvons mention d&rsquo;une autre femme au serpent, sur des \u00eeles plus septentrionales,&nbsp; en Ecosse o\u00f9 les serpents, qu&rsquo;on appelle ici les \u00ab\u00a0demoiselles\u00a0\u00bb, sortent du trou o\u00f9 ils hibernent au jour de la f\u00eate de Brigitte, la grande sainte du I\u00b0 f\u00e9vrier. On confectionnait cette nuit l\u00e0 une poup\u00e9e et un berceau, avec la derni\u00e8re gerbe de bl\u00e9 r\u00e9colt\u00e9e au temps des moissons, dans l&rsquo;espoir d&rsquo;amener la sainte \u00e0 rendre visite aux hommes, augure de prosp\u00e9rit\u00e9 et d&rsquo;abondance \u00e0 venir.<a id=\"_ftnref16\" href=\"#_ftn16\">[16]<\/a> Nous sommes ici aussi dans un contexte calendaire bien particulier, celui des f\u00eates de la Purification, avec la f\u00eate de la Vierge, au terme de la p\u00e9riode d&rsquo;impuret\u00e9 qui suit son accouchement, celle de V\u00e9ronique, atteinte d&rsquo;un flux de sang, et d&rsquo;Agathe, f\u00eate des femmes et patronne des accoucheuses. La pr\u00e9sence de la derni\u00e8re gerbe, dont Frazer a soulign\u00e9 l&rsquo;importance rituelle, fait ici le lien entre ces deux temps forts du calendrier, autour de rites essentiellement relatifs \u00e0 l&rsquo;agriculture et \u00e0 la f\u00e9condit\u00e9. Ce sont donc les deux termes centraux du r\u00e9cit de la Gen\u00e8se que nous retrouvons l\u00e0, et cette br\u00e8ve incursion dans le domaine du rituel nous aura montr\u00e9 la coh\u00e9rence et l&rsquo;importance qu&rsquo;ont pu tenir ces th\u00e8mes dans le monde m\u00e9di\u00e9val.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Statut de la difformit\u00e9 physique<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Si la difformit\u00e9 physique est pr\u00e9sent\u00e9e par les auteurs chr\u00e9tiens comme d\u00e9notant une nature d\u00e9moniaque et mal\u00e9fique, nous avons aussi vu qu&rsquo;elle peut conf\u00e9rer \u00e0 ceux qui en sont atteints un statut social et un prestige \u00e9lev\u00e9s. Nous voyons ainsi d&rsquo;illustres familles comme celles des Lusignan ou des Plantagen\u00eats se r\u00e9clamer de l&rsquo;ascendance d&rsquo;une femme-serpent.Cela est bien plus net dans le monde shamanique o\u00f9 l&rsquo;on choisira comme shamane de pr\u00e9f\u00e9rence un borgne, un bossu, un boiteux ou un b\u00e8gue. Les difformit\u00e9s physiques apparaissent ici comme qualifiantes. A l&rsquo;inverse, le borgne, le bossu, le boiteux ou le b\u00e8gue, ne pourront devenir pr\u00eatres. L&rsquo;infirmit\u00e9 apparait alors comme dis-qualifiante, pour reprendre des termes avanc\u00e9s par Georges Dum\u00e9zil, des conceptions&nbsp; antinomiques qui semblent avoir coexist\u00e9 dans le monde m\u00e9di\u00e9val.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le serpent dans le monde chinois<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une totalit\u00e9 indiff\u00e9renci\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dant l&rsquo;opposition de la nature \u00e0 la culture est la cl\u00e9 mystique g\u00e9rant le champ du savoir initiatique de la transe chamanique, nous apprend la tradition japonaise. Le domaine du shamanisme s&rsquo;\u00e9tend, au sens strict, entre Orient et Occident, des r\u00e9gions qui entourent la mer Noire jusqu&rsquo;aux d\u00e9serts glac\u00e9s o\u00f9 nomadisent les peuples esquimaux. Traditions archa\u00efques, li\u00e9es \u00e0 un mode de vie bas\u00e9 sur la chasse et le pastoralisme, o\u00f9 l&rsquo;animal tient donc une place centrale, elles constituent un trait d&rsquo;union entre les traditions de l&rsquo;Asie et celles de l&rsquo;Europe. Cet aspect ressort avec plus d&rsquo;\u00e9vidence lorsqu&rsquo;on se penche sur les caract\u00e9ristiques essentielles du personnage du serpent dans le monde chinois.On connait peu de choses sur la mythologie de la Chine antique, malgr\u00e9 les \u00e9tudes p\u00e9n\u00e9trantes de Marcel Granet relatives \u00e0 l&rsquo;histoire ancienne de ce pays. <a id=\"_ftnref17\" href=\"#_ftn17\">[17]<\/a> On en connait mieux les l\u00e9gendes et les traditions populaires. Le serpent y apparait comme un maitre des m\u00e9tamorphoses, dont un conte tib\u00e9tain nous donne une des cl\u00e9s. C&rsquo;est en effet sous l&rsquo;aspect d&rsquo;un serpent g\u00e9ant que le dragon tib\u00e9tain repose au fond d&rsquo;une caverne, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que sous l&rsquo;effet d&rsquo;une pierre magique il devienne dragon ail\u00e9 et s&rsquo;envole. Parvenu \u00e0 un certain \u00e2ge il connait une ultime m\u00e9tamorphose et s&rsquo;enfon\u00e7ant dans les eaux il devient monstre marin. <a id=\"_ftnref18\" href=\"#_ftn18\">[18]<\/a> Cela ressemble \u00e0 s&rsquo;y m\u00e9prendre \u00e0 une image du cycle des eaux et les f\u00eates du Printemps en Chine ancienne c\u00e9l\u00e9braient la lib\u00e9ration des eaux souterraines par des joutes dans\u00e9es au confluent des rivi\u00e8res, imitant l&rsquo;accouplement des dragons, ou leurs combats qu&rsquo;accompagnait le tonnerre. B\u00e9n\u00e9fiques lorsqu&rsquo;ils repr\u00e9sentent l&rsquo;activit\u00e9 harmonieuse des eaux, les dragons chinois sont marqu\u00e9s par l&rsquo;ambivalence. De m\u00eame qu&rsquo;il existe des eaux dangereuses on trouve des dragons malfaisants, responsables du d\u00e9luge et des inondations. Pour les soumettre h\u00e9ros et magiciens dressent des colonnes de fer \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur des puits et des cavernes, fixant ainsi les eaux souterraines et leur imposant la voie directe par laquelle les dragons des eaux doivent monter au ciel.<a id=\"_ftnref19\" href=\"#_ftn19\">[19]<\/a> <\/p>\n\n\n\n<p>Mais au-del\u00e0 de ce premier registre que l&rsquo;on peut qualifier de cosmique, le monde souterrain des eaux doit \u00eatre aussi con\u00e7u comme celui des morts. Les libations vers\u00e9es sur le sol y parviennent, et \u00e0 l&rsquo;inverse d\u00e9s que la s\u00e9cheresse fendille la terre, les esprits peuvent s&rsquo;en \u00e9chapper. Les anciennes f\u00eates chinoises du Printemps marquaient aussi le moment o\u00f9 se r\u00e9incarnaient les \u00e2mes, port\u00e9es par les gouttes de pluie. C&rsquo;est de cette m\u00eame tradition qu&rsquo;attestent les plus sacr\u00e9s des textes de l&rsquo;Inde, les V\u00e9das. <a id=\"_ftnref20\" href=\"#_ftn20\">[20]<\/a> Le serpent des contes populaires, esprit et gardien des tombes, se pr\u00e9sente sous la forme d&rsquo;un revenant, souvent une femme s\u00e9duisante dont les amants d\u00e9p\u00e9rissent inexorablement sous l&rsquo;effet d&rsquo;une sexualit\u00e9 trop exigeante. Ce serpent mal\u00e9fique repr\u00e9sente l&rsquo;esprit abandonn\u00e9 d&rsquo;un mort qui r\u00e9clame un culte, et la tradition japonaise en atteste abondamment. Qu&rsquo;il s&rsquo;agisse des ph\u00e9nom\u00e8nes de possession, o\u00f9 le poss\u00e9d\u00e9 s&rsquo;exprime en son nom, ou de ces dieux protecteurs qui offrent aux hommes, en \u00e9change du culte qui leur est rendu, l&rsquo;usage des terres mar\u00e9cageuses pour la culture du riz. Le serpent, forme sous laquelle se manifestent les anc\u00eatres, apparait donc comme un dieu ancestral, dont l&rsquo;une des caract\u00e9ristiques, et non des moindres, est qu&rsquo;il peut f\u00e9conder les femmes. L&rsquo;exemple le plus illustre en est celui de la grande dynastie chinoise des Hia, issus d&rsquo;un dragon dont la bave aurait engross\u00e9 une jeune princesse.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Serpent et f\u00e9minit\u00e9 : m\u00e9taphores du corps r\u00e9el des dieux.<\/strong><a id=\"_ftnref21\" href=\"#_ftn21\">[21]<\/a> <\/p>\n\n\n\n<p>Dans la tradition japonaise l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une totalit\u00e9 indiff\u00e9renci\u00e9e, originelle, d\u00e9signe une r\u00e9alit\u00e9 irr\u00e9ductible aux cat\u00e9gories du ph\u00e9nom\u00e9nal. Le corps r\u00e9el des dieux peut pourtant se manifester sous une forme animale, notamment sous celle du serpent, li\u00e9 intimement \u00e0 l&rsquo;image de la f\u00e9minit\u00e9. Cette mise en forme de ce qui n&rsquo;a pas de forme refl\u00e8te une conception religieuse du monde qui n&rsquo;\u00e9tablit pas de coupure radicale entre transcendant et immanent. On se trouve ainsi en pr\u00e9sence d&rsquo;un panth\u00e9on originel, repr\u00e9sentant les maitres authentiques du pays sous leurs formes primitives, avant que n&rsquo;apparaisse l&rsquo;Etat civilisateur. C&rsquo;est en cela qu&rsquo;ils restent rebelles \u00e0 toute d\u00e9finition savante et forment un ensemble de significations d&rsquo;autant plus riches qu&rsquo;elles demeurent implicites ou inexpliqu\u00e9es. Cet \u00e9sot\u00e9risme du serpent repose sur une ambivalence essentielle. Incarnation des forces cosmiques, repr\u00e9sentation du corps mystique et secret des dieux, ils sont \u00e0 la fois associ\u00e9s aux esprits des anc\u00eatres, des h\u00e9ros et des saints, comme \u00e0 ceux des revenants et des \u00e2mes errantes, morts sans s\u00e9pultures, avides de justice et dont la haine devient un poison mortel. La manifestation du serpent est en g\u00e9n\u00e9ral celle des esprits de la nature et du terroir, voire m\u00eame de l&rsquo;univers, qui r\u00e9clament honneurs et d\u00e9votion. Mais il intervient \u00e9galement dans la sorcellerie, art criminel de causer la mort. <\/p>\n\n\n\n<p>Dans les c\u00e9r\u00e9monies agraires du Japon le serpent appara\u00eet sous la forme d&rsquo;une effigie de paille, incarnation des insectes et larves nuisibles, qui sera symboliquement expuls\u00e9e apr\u00e8s le repiquage du riz dans le lieu saint qui domine le village. C&rsquo;est l\u00e0 que, accroch\u00e9 \u00e0 un arbre, il va rena\u00eetre comme esprit protecteur. Cette renaissance rituelle prend tout son sens par analogie avec la mue, mod\u00e8le de r\u00e9surrection n\u00e9gative parce que appliqu\u00e9e aux esprits des morts, elle sugg\u00e8re que la nature, dont le reptile incarne l&rsquo;essence et la force, puisse se r\u00e9g\u00e9n\u00e9rer \u00e0 son propre profit. Les humains et leurs produits deviennent la nourriture des morts, \u00e0 l&rsquo;image de la larve ou de l&rsquo;insecte qui mange les r\u00e9coltes et les&nbsp; nourritures des vivants. La mort, c&rsquo;est \u00e0 dire le poison du serpent, domine le tableau de ce qui aurait du \u00eatre un processus de r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration cosmique, si la nature de l&rsquo;homme \u00e9tait vraiment distincte de celle du serpent. Conception qui t\u00e9moigne d&rsquo;un monde primordial, o\u00f9 la mort serait apparue avant la vie, une nature dont la r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration se fait par la consommation des humains et s&rsquo;oppose \u00e0 l&rsquo;av\u00e8nement de la culture. On pourrait citer ici aussi des familles illustres, pourvues de membres reptiliens, et des \u00eatres aux pieds et mains mutil\u00e9s, divinit\u00e9s ancestrales redoutables, chefs, mages ou revenants. Maitre de m\u00e9tamorphoses, corps originel des dieux, le serpent n&rsquo;est pourtant jamais un dieu en soi car il est tenu de cacher sa nature reptilienne. On retrouvera dans le l\u00e9gendaire japonais ces m\u00eames f\u00e9es m\u00e9lusiniennes, qui s&rsquo;unissent aux humains \u00e0 la condition qu&rsquo;ils ne cherchent jamais \u00e0 voir leur corps reptilien, celui des d\u00e9esses m\u00e8res dont la mort appara\u00eet \u00e0 l&rsquo;origine de l&rsquo;agriculture. <\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est dans le cadre de ce danger que repr\u00e9sente la femme lorsqu&rsquo;elle est associ\u00e9e aux morts qu&rsquo;il faut faire place \u00e0 la figure de l&rsquo;inceste, et ainsi \u00e9tendre notre propos. Figure circulaire, en ce qu&rsquo;elle \u00e9tablit une \u00e9quivalence entre le p\u00e8re et le fils, elle s&rsquo;inscrit dans ce m\u00eame cycle cosmique des esprits des morts et du monde en friche, s&rsquo;incarnant gr\u00e2ce \u00e0 la matrice f\u00e9minine, figure d&rsquo;une nature qui se recr\u00e9e en s&rsquo;auto consommant. A moins qu&rsquo;on ne pr\u00e9f\u00e8re parler de la nature incestueuse de l&rsquo;agriculture, qui consiste \u00e0 semer dans le m\u00eame sillon la graine qui y a vu le jour. La prise en compte de l&rsquo;inceste \u00e9tablit aussi une analogie qui d\u00e9pase celle de la forme entre le serpent et le cordon ombilical. Elle connote une sexualit\u00e9 invers\u00e9e, o\u00f9 la femme remonte vers l&rsquo;origine de son fils et r\u00e9gresse vers un \u00e9tat embryonnaire que symbolise le serpent, devenant donc ce support des m\u00e9tamorphoses qui totalise l&rsquo;essence cosmique. La femme apparait ainsi comme le m\u00e9diateur capable de manifester ce pouvoir du serpent gr\u00e2ce auquel \u00ab\u00a0l&rsquo;inaccessible devient sinon humanis\u00e9 du moins exorable\u00a0\u00bb, comme le dit Simone Mauclaire, paraphrasant Paul Mus \u00ab\u00a0l&rsquo;insaisissable prend corps et devient exorable\u00a0\u00bb. On reprendra pour conclure l&rsquo;id\u00e9e exprim\u00e9e par Claude L\u00e9vi Strauss selon laquelle, d\u00e9s la fin du pal\u00e9olithique, certains mythes avaient pu terminer leur tour du monde,<a id=\"_ftnref22\" href=\"#_ftn22\">[22]<\/a> id\u00e9e qui nous semble particuli\u00e8rement appropri\u00e9e aux nombreux caract\u00e8res archa\u00efques que l&rsquo;on a pu relever, pour une part, dans cet aspect central du mythe du serpent, celui de ses rapports \u00e0 la f\u00e9minit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> Mauclaire (Simone), Serpent et f\u00e9minit\u00e9, m\u00e9taphores du corps r\u00e9el des dieux, in L\u2019Homme, Etudes japonaises, 1991, n\u00b0117, pp 66 sq.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\" id=\"_ftn2\">[2]<\/a> Claude Gaignebet, V\u00e9ronique ou l&rsquo;image vraie, et Max Caisson, le four et l&rsquo;araign\u00e9e, in Revue d&rsquo;Ethnologie Fran\u00e7aise, 3, 1976, p.365 sq&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\" id=\"_ftn3\">[3]<\/a> Salomon Reinach, le serpent et le femme, Paris, 1905, p 396 sq et James Georges Frazer, Folklore de l&rsquo;Ancien Testament.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref4\" id=\"_ftn4\">[4]<\/a> Voir \u00e0 ce sujet l&rsquo;iconographie extraite de la th\u00e8se de Fran\u00e7oise Clier Colombani, images de M\u00e9lusine, Paris, E.H.E.S.S., 1987. Les versions m\u00e9di\u00e9vales du roman de M\u00e9lusine, et la litt\u00e9rature qui s&rsquo;en est inspir\u00e9e, ou qui la pr\u00e9-figure, sont expos\u00e9es dans l&rsquo;ouvrage cit\u00e9. Les premi\u00e8res versions sont celles de Jean d&rsquo;Arras (ed. Louis Stouff, M\u00e9lusine, roman du XIV\u00b0 s., Dijon, 1932) et de Coudrette, compos\u00e9es \u00e0 la fin du 14\u00b0 si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref5\" id=\"_ftn5\">[5]<\/a> Rabelais, Pantagruel, ch.V, mentionn\u00e9 par Claude Gaignebet, op. cit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref6\" id=\"_ftn6\">[6]<\/a> On se reportera pour l&rsquo;ensemble de ces r\u00e9cits, pour leurs r\u00e9f\u00e9rences pr\u00e9cises comme pour les \u00e9tudes qui y ont \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9es, \u00e0 l&rsquo;ouvrage de Clier Colombani.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref7\" id=\"_ftn7\">[7]<\/a> Pour l&rsquo;iconographie de la reine de Saba voir le portail de l&rsquo;\u00e9glise de Dijon, ainsi qu&rsquo;Andr\u00e9 Chastel, la l\u00e9gende de la Reine de Saba, in Revue d&rsquo;histoire religieuse, 1939, CXIV et CXX, 166. Pour la bibliographie relative aux P\u00e9dauques cf l&rsquo;article d&rsquo;Isabelle Grange, m\u00e9tamorphoses chr\u00e9tiennes des femmes-cygnes, in Ethnologie fran\u00e7aise, XIII, Paris, 1983.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref8\" id=\"_ftn8\">[8]<\/a> Ce sont les secres des dames deffendus \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler &#8230; ouvr. anon. du XV\u00b0 s., ed. par Alexandre Colson, Paris, 188O, p 45, mentionn\u00e9 par C. Gaignebet, op. cit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref9\" id=\"_ftn9\">[9]<\/a> Frazer, op. cit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref10\" id=\"_ftn10\">[10]<\/a> On se reportera \u00e0 Paul Delarue, la fille du diable, in le conte populaire fran\u00e7ais, Paris, 1957, p.199 sq et \u00e0 C. Gaignebet, la fianc\u00e9e diabolique, dans le Carnaval, Paris, 1975, p. 96 sq. ainsi que : les contes de la lune rousse sur la montagne verte, in le coeur mang\u00e9, r\u00e9cits \u00e9rotiques et courtois du XII\u00b0 et XIII\u00b0 si\u00e8cles, Paris, 1979, p 18 sq.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref11\" id=\"_ftn11\">[11]<\/a> Clier Colombani, op. cit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref12\" id=\"_ftn12\">[12]<\/a>&nbsp; Grange, op. cit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref13\" id=\"_ftn13\">[13]<\/a> On se reportera pour tout ce qui concerne le shamanisme \u00e0 l&rsquo;ouvrage de Mircea Eliade, le chamanisme et les techniques archa\u00efques de l&rsquo;extase, Paris, 1974.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref14\" id=\"_ftn14\">[14]<\/a> On se reportera \u00e0 l&rsquo;ouvrage de C. Gallini, la danse de l&rsquo;Argia, Paris, 1988, qui donne toute la bibliographie relative \u00e0 la question du Tarentisme dans le monde m\u00e9diterran\u00e9en, et notamment les travaux de De Martino en Italie du Sud.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref15\" id=\"_ftn15\">[15]<\/a> Je reprends ici l&rsquo;analyse de Max Caisson, op. cit\u00e9. et aussi du m\u00eame : guerre encore entre le Stellion et l&rsquo;araign\u00e9e in Etudes Corses, 20-21, 1983, p.43 sq.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref16\" id=\"_ftn16\">[16]<\/a> Voir Mac Leod Banks, British calendars customs : Scotland, Folklore society, London-Glasgow, 1939, p147 sq. Pour tout ce qui concerne la derni\u00e8re gerbe se reporter \u00e0 l&rsquo;oeuvre de Frazer.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref17\" id=\"_ftn17\">[17]<\/a>&nbsp; Granet (Marcel), La religion des chinois (1922), Danses et l\u00e9gendes de la Chine ancienne (1926), La civilisation chinoise (1929) et La pens\u00e9e chinoise (1934).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref18\" id=\"_ftn18\">[18]<\/a> D&rsquo;apr\u00e9s Mac Donald (Ariane), Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref19\" id=\"_ftn19\">[19]<\/a> Kaltenmark (Max), Le dompteur des flots.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref20\" id=\"_ftn20\">[20]<\/a> Gaignebet (Claude), L&rsquo;origine indo-europ\u00e9enne du Carnaval, in Le Carnaval, la f\u00eate et la communication, Actes des rencontres internationales de Nice, 1985.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref21\" id=\"_ftn21\">[21]<\/a> Je reprends ici l\u2019article cit\u00e9 de Simone Mauclaire.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref22\" id=\"_ftn22\">[22]<\/a> L\u00e9vi Strauss (Claude), La poti\u00e8re jalouse.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>CASTELLANA Robert 1993. La femme et le serpent: essai de mythologie compar\u00e9e. Communication au S\u00e9minaire RIASEM (Unit\u00e9 de Recherches interdisciplinaires sur l\u2019Asie du Sud-Est, Madagascar,&#8230;<\/p>\n<div class=\"more-link-wrapper\"><a class=\"more-link\" href=\"http:\/\/www.italia.listephoenix.com\/?page_id=7661\">Continue reading<span class=\"screen-reader-text\">La femme et le serpent<\/span><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":15,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-7661","page","type-page","status-publish","hentry","entry"],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.italia.listephoenix.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/7661","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.italia.listephoenix.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.italia.listephoenix.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.italia.listephoenix.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.italia.listephoenix.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=7661"}],"version-history":[{"count":7,"href":"http:\/\/www.italia.listephoenix.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/7661\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7892,"href":"http:\/\/www.italia.listephoenix.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/7661\/revisions\/7892"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.italia.listephoenix.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=7661"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}