{"id":7612,"date":"2023-12-22T16:01:59","date_gmt":"2023-12-22T14:01:59","guid":{"rendered":"http:\/\/www.italia.listephoenix.com\/?page_id=7612"},"modified":"2024-03-18T15:30:15","modified_gmt":"2024-03-18T13:30:15","slug":"legendes-des-iles","status":"publish","type":"page","link":"http:\/\/www.italia.listephoenix.com\/?page_id=7612","title":{"rendered":"La l\u00e9gende des \u00eeles"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"420\" height=\"546\" src=\"http:\/\/www.italia.listephoenix.com\/wp-content\/uploads\/2023\/12\/Article-Griffe-des-legendes.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-7620\" style=\"width:295px;height:auto\" srcset=\"http:\/\/www.italia.listephoenix.com\/wp-content\/uploads\/2023\/12\/Article-Griffe-des-legendes.jpg 420w, http:\/\/www.italia.listephoenix.com\/wp-content\/uploads\/2023\/12\/Article-Griffe-des-legendes-231x300.jpg 231w, http:\/\/www.italia.listephoenix.com\/wp-content\/uploads\/2023\/12\/Article-Griffe-des-legendes-115x150.jpg 115w\" sizes=\"auto, (max-width: 420px) 100vw, 420px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Castellana Robert La l\u00e9gende des \u00eeles. G\u00e9ographie mythique et insularit\u00e9. In La griffe des l\u00e9gendes. Cahiers d\u2019Anthropologie N\u00b05. Museu di A Corsica 1997<\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full is-resized\"><a href=\"http:\/\/bioarchive.listephoenix.com\/wp-content\/uploads\/2023\/05\/CASTELLANA-R.-1997.-La-legende-des-iles.pdf\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"411\" height=\"380\" src=\"http:\/\/www.italia.listephoenix.com\/wp-content\/uploads\/2023\/12\/logo-pdf-3.gif\" alt=\"\" class=\"wp-image-7644\" style=\"width:70px;height:auto\"\/><\/a><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Abstract<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Cet article s\u2019interroge sur la notion de \u201cg\u00e9ographie mythique\u201d, \u00e0 partir de recherches men\u00e9es sur le folklore et l\u2019histoire des religions. Il vise \u00e0 d\u00e9gager, \u00e0 partir d\u2019exemples m\u00e9diterran\u00e9ens, les principales caract\u00e9ristiques de l\u2019imagerie insulaire que nous a l\u00e9gu\u00e9e la tradition chr\u00e9tienne. La nature de cet h\u00e9ritage pose aussi des questions plus contemporaines, relevant du processus de construction des identit\u00e9s r\u00e9gionales, qui ne seront qu&rsquo;\u00e9voqu\u00e9es ici.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>G\u00e9ographie mythique &amp; histoire l\u00e9gendaire<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>En mati\u00e8re de \u00ab\u00a0g\u00e9ographie mythique\u00a0\u00bb l&rsquo;\u00eele occupe une place originale. Ses repr\u00e9sentations ont toujours \u00e9t\u00e9 entach\u00e9es d&rsquo;une ambivalence extr\u00eame qui remonte \u00e0 l&rsquo;antique mythologie m\u00e9diterran\u00e9enne&#8230; Porte des Enfers ou Paradis terrestre? Promotion touristique oblige, l&rsquo;imagerie \u00ab\u00a0paradisiaque\u00a0\u00bb est une pr\u00e9occupation au go\u00fbt du jour, et au c\u0153ur des strat\u00e9gies de l&rsquo;identit\u00e9. Les photographies inspir\u00e9es d&rsquo;Emilian\u00f9 Ceauvesc\u00f9, que pr\u00e9sente le Mus\u00e9e de la Corse vont \u00e0 contre courant de cette imagerie d&rsquo;\u00c9pinal. Le mal\u00e9fisme oppressant de la pierre, omnipr\u00e9sente, s&rsquo;y r\u00e9v\u00e8le au travers d&rsquo;une mise en sc\u00e8ne dramatique qu&rsquo;accentue l&#8217;emploi du noir et blanc. Le regard sensible de l&rsquo;artiste nous livre cette \u00ab\u00a0mauvaise face\u00a0\u00bb de l&rsquo;\u00eele que le choix -d\u00e9lib\u00e9r\u00e9, de lieux embl\u00e9matiques vient aussi inscrire dans la m\u00e9moire et le l\u00e9gendaire de la Corse. Il existe en effet une \u00ab\u00a0m\u00e9moire des lieux\u00a0\u00bb qui s&rsquo;incarne souvent dans la pierre. Et il existe aussi une histoire l\u00e9gendaire des \u00eeles que nous a l\u00e9gu\u00e9e la tradition chr\u00e9tienne, un h\u00e9ritage qui pourrait continuer \u00e0 marquer durablement l\u2019image de l\u2019insularit\u00e9. Avec la litt\u00e9rature chr\u00e9tienne du moyen-\u00e2ge se dessine une cosmographie renouvel\u00e9e. Elle explique peut-\u00eatre la r\u00e9surgence irr\u00e9sistible d&rsquo;un arch\u00e9type de la \u201cmauvaise \u00eele\u201d. Legoff (1) a longuement \u00e9tudi\u00e9 le temps fort de ce renouveau, la naissance de l&rsquo;espace du Purgatoire. Il en a trouv\u00e9 l&rsquo;origine&#8230; dans une l\u00e9gende insulaire irlandaise, celle du Purgatoire de saint Patrick. L&rsquo;espace chr\u00e9tien de la vie est un monde transitoire et \u00e9ph\u00e9m\u00e8re. En de\u00e7\u00e0 et au del\u00e0, l&rsquo;univers paradisiaque de l&rsquo;\u00c9den et les t\u00e9n\u00e8bres de l&rsquo;Enfer d\u00e9finissent les contours d&rsquo;une \u201cg\u00e9ographie mythique\u201d que l&rsquo;\u00eele mat\u00e9rialise id\u00e9alement; une repr\u00e9sentation du monde li\u00e9e aux sources les plus mystiques de la nouvelle religion, puisque l&rsquo;expansion du christianisme en Europe affectionna particuli\u00e8rement les \u00eeles.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La part du diable<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Est-ce sous l&rsquo;influence de leurs ma\u00eetres orientaux, qu&rsquo;ermites et asc\u00e8tes chr\u00e9tiens choisirent de s&rsquo;installer dans le \u201cd\u00e9sert\u201d mal\u00e9fique des \u00ab\u00a0solitudes\u00a0\u00bb insulaires? Et en quoi consid\u00e9raient-ils les \u00eeles comme des lieux mal\u00e9fiques? A cause de l&rsquo;abondante pr\u00e9sence de reptiles venimeux qui les infestaient, affirment unanimement les l\u00e9gendes de l&rsquo;\u00c9vang\u00e9lisation. Une affirmation qui rel\u00e8ve d&rsquo;un registre mythique puisque, comme on le sait, l&rsquo;absence de serpents venimeux caract\u00e9rise g\u00e9n\u00e9ralement les \u00e9cosyst\u00e8mes insulaires. Mais qu&rsquo;est-ce qui explique que ces retraites des plus aust\u00e8res soient par ailleurs devenues les foyers de spiritualit\u00e9 d&rsquo;o\u00f9 rayonnera la nouvelle religion? Au travers des \u00eeles et de leurs traditions l\u00e9gendaires, le christianisme aurait-il renou\u00e9 avec les th\u00e8mes antiques des navigations mystiques, dont l&rsquo;expression litt\u00e9raire par excellence r\u00e9side depuis toujours dans les r\u00e9cits de voyages des marins, errant d&rsquo;\u00eele en \u00eele et de temp\u00eates en naufrages? C\u2019est bien ce que laissent entendre ces \u00ab\u00a0colonisations\u00a0\u00bb l\u00e9gendaires, qui pr\u00e9sentent tous les caract\u00e8res d&rsquo;un mythe fondateur. Les nombreuses variantes recueillies sur l&rsquo;ensemble des \u00eeles europ\u00e9ennes nous livrent ainsi la trame d&rsquo;un r\u00e9cit \u00e9pique en plusieurs actes (2). Il d\u00e9bute par une navigation p\u00e9nitentielle, dans un panier, un cercueil ou un vaisseau sans voiles ni gouvernail; un voyage \u00ab\u00a0\u00e0 la gr\u00e2ce de Dieu\u00a0\u00bb pouvant se r\u00e9duire \u00e0 l&rsquo;occasion \u00e0 un simple naufrage qui conduit l&rsquo;ermite ou le saint sur les rivages d&rsquo;une \u00eele \u00ab\u00a0mal\u00e9fici\u00e9e\u00a0\u00bb.Vient ensuite l&rsquo;exorcisme de cette \u00eele -infest\u00e9e de cr\u00e9atures reptiliennes et v\u00e9n\u00e9neuses, ces \u00ab\u00a0Bestioles\u00a0\u00bb qui dans le Sud Italien fourniront un contenu populaire aux \u00ab\u00a0navigations de saint Paul\u00a0\u00bb. Sous l&rsquo;effet de l&rsquo;exorcisme chr\u00e9tien -comme dans ses ant\u00e9c\u00e9dents antiques, l&rsquo;\u00eele mal\u00e9fique est alors coup\u00e9e en deux, la part de Dieu et celle du Diable. Ou peut-\u00eatre celle des hommes qui peuvent \u00e0 pr\u00e9sent s\u2019y \u00e9tablir&#8230; Car le saint chr\u00e9tien, s\u2019adonnant aux p\u00e9nitences les plus extr\u00eames appara\u00eet en effet comme la condition n\u00e9cessaire \u00e0 la reconnaissance de cette saintet\u00e9 exemplaire qui attirera par la suite les foules sur sa s\u00e9pulture sacr\u00e9e&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La terre des \u00eeles<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Trois th\u00e8mes semblent donc r\u00e9sumer la trame l\u00e9gendaire de ces r\u00e9cits: navigation fun\u00e9raire vers l\u2019au-del\u00e0, exorcisme insulaire et rituel fondateur de la premi\u00e8re s\u00e9pulture. Mais en quoi s&rsquo;incarne la sacralit\u00e9 d\u00e9volue aux \u00eeles \u00ab\u00a0chr\u00e9tiennes\u00a0\u00bb? C\u2019est dans la pierre, ou plut\u00f4t dans la terre, terres de Malte ou autres Lemnos qu\u2019on y recueille pieusement et que les moines distribuent \u00e0 leurs fid\u00e8les, que r\u00e9side ce pouvoir myst\u00e9rieux. Cette terre des \u00eeles conservera au moyen-\u00e2ge son antique propri\u00e9t\u00e9 (3), celle de chasser les serpents au del\u00e0 des limites de la terre que les hommes se r\u00e9servent pour leur usage; vers les friches st\u00e9riles, lieu de repos des morts et d\u2019errance des revenants. Des valeurs fort voisines de celles qui s&rsquo;attachent \u00e0 la s\u00e9pulture de pierre, comme le note Caisson (4) \u00e0 propos des usages fun\u00e9raires et rituels de la pierre en Corse: \u00ab\u00a0Aux limites ils [les morts et leurs s\u00e9pultures] veillent, surveillent et gardent le territoire des communaut\u00e9s. Ils partagent ce r\u00f4le avec les saints (&#8230;) D&rsquo;ailleurs chapelles et \u00e9glises ont longtemps (&#8230;) abrit\u00e9 les morts de la communaut\u00e9.\u00a0\u00bb Nous reviendrons sur cette esquisse d\u2019une \u201cg\u00e9ographie mythique\u201d du terroir. L&rsquo;\u00eele est en effet expos\u00e9e \u00e0 un autre danger similaire; \u00e0 voir s&rsquo;\u00e9chouer sur ses rivages les d\u00e9funts sans s\u00e9pultures, ces morts en mer abandonn\u00e9s aux flots: \u00ab\u00a0En M\u00e9diterran\u00e9e (&#8230;) le disparu en mer est transform\u00e9 en \u00e2me du purgatoire \u00e0 laquelle on peut, on doit m\u00eame vouer un culte\u00a0\u00bb remarque fort justement D&rsquo;Ayala (5) \u00e9voquant l&rsquo;origine de traditions tr\u00e8s r\u00e9pandues sur les c\u00f4tes d&rsquo;Italie et de Provence, et sur les \u00eeles de ces m\u00eames r\u00e9gions, notamment en Corse. Entre Paradis et Enfer, l&rsquo;\u00eele occuperait-elle la place m\u00e9diane, mais peu enviable d&rsquo;un Purgatoire? Serait-elle destin\u00e9e \u00e0 prendre en charge les \u00ab\u00a0mauvaises morts\u00a0\u00bb de la communaut\u00e9? Ces morts que Garcia-Marquez , dans sa saga d&rsquo;une latinit\u00e9 en mal d&rsquo;exil et de d\u00e9racinement cache dans un placard, d&rsquo;o\u00f9 ils continueront \u00e0 hanter implacablement la solitude tragique de leur descendance&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Sc\u00e8nes d&rsquo;exil: Juifs, Maures &amp; Pestif\u00e9r\u00e9s<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019archipel qui jouxte les c\u00f4tes italiennes, les l\u00e9gendes des \u00eeles composent une variation particuli\u00e8rement significative sur la trame que nous venons de d\u00e9gager. Du sud o\u00f9 les \u00ab\u00a0Actes des Ap\u00f4tres\u00a0\u00bb \u00e9voquent le naufrage de saint Paul sur l&rsquo;\u00eele de Malte, au nord o\u00f9 Madeleine et les \u201cSaintes Maries\u201d, abandonn\u00e9es aux flots de la M\u00e9diterran\u00e9e dans une barque sans voile ni gouvernail fondent avec la \u00ab\u00a0L\u00e9gende Dor\u00e9e\u00a0\u00bb l&rsquo;histoire l\u00e9gendaire de la Provence. Deux r\u00e9cits qui se rejoignent dans l&rsquo;\u00e9vocation d&rsquo;une f\u00e9minit\u00e9 inqui\u00e9tante: mal\u00e9fique et&#8230; insulaire; une image qui nous invite \u00e0 approfondir une lecture anthropologique des valeurs traditionnellement d\u00e9volues aux \u00eeles et \u00e0 la pierre. Sur l&rsquo;\u00eele de Malte, Saint Paul et ses compagnons, cas unique dans leur p\u00e9riple mystique, furent victimes d\u2019un naufrage dont les Actes des Ap\u00f4tres (6) nous ont conserv\u00e9 le d\u00e9tail: \u00ab\u00a0Comme Paul avait ramass\u00e9 une bonne quantit\u00e9 de petit bois et l&rsquo;avait mis sur le feu, sous l&rsquo;effet de la chaleur une vip\u00e8re en sortit et s&rsquo;attacha \u00e0 sa main (&#8230;) Lui, alors, secoua dans le feu la vip\u00e8re et ne subit aucun mal\u00a0\u00bb, et ce voyant les insulaires pens\u00e8rent \u00ab\u00a0qu&rsquo;il \u00e9tait quelque dieu\u00a0\u00bb; une r\u00e9putation vite assise par des gu\u00e9risons miraculeuses \u00ab\u00a0par la pri\u00e8re et l&rsquo;imposition des mains\u00a0\u00bb A c\u00f4t\u00e9 de ce r\u00e9cit fondateur par son antiquit\u00e9, il existe en Sardaigne une int\u00e9ressante version m\u00e9di\u00e9vale de cette m\u00eame l\u00e9gende. Elle rapporte qu&rsquo;un saint personnage avait \u00e9t\u00e9 exil\u00e9 sur l&rsquo;\u00eele pour y \u00eatre d\u00e9vor\u00e9 par les bestioles venimeuses qui l&rsquo;infestaient. Il les en chassa toutes, \u00e0 l&rsquo;exception de l&rsquo;araign\u00e9e, une b\u00eate peu commune que celle dont la nature \u00e9chappe \u00e0 l&rsquo;exorcisme chr\u00e9tien. Elle faisait l&rsquo;objet, dans tout le Sud italien comme en Corse et bien au-del\u00e0, de rites d&rsquo;exorcisme qui pr\u00e9sentent tous les caract\u00e8res de ces rituels de possession qu&rsquo;\u00e9tudia Demartino (7). Ces araign\u00e9es passent pour l&rsquo;incarnation de l&rsquo;\u00e2me des d\u00e9funts, ajoutera par la suite Gallini pour la Sardaigne (8) qui en donne une description d\u00e9taill\u00e9e et contemporaine. Leur nature est f\u00e9minine. Ces femmes mal\u00e9fiques composent l&rsquo;inqui\u00e9tant tableau d&rsquo;une f\u00e9condit\u00e9 li\u00e9e au monde des morts, souligne Caisson \u00e0 partir d&rsquo;exemples corses et antiques (9). L&rsquo;analyse de ces rituels du l\u00e9gendaire sarde nous incite \u00e0 relire les r\u00e9cits du d\u00e9barquement sur les c\u00f4tes proven\u00e7ales de femmes non moins ambigu\u00ebs, les \u00ab\u00a0Saintes Maries de la mer\u00a0\u00bb qui ont laiss\u00e9 leur nom \u00e0 cette plage mar\u00e9cageuse de l&#8217;embouchure du Rh\u00f4ne, devenue l&rsquo;objet de la d\u00e9votion des Gitans. Confi\u00e9es au \u00ab\u00a0jugement de dieu\u00a0\u00bb, abandonn\u00e9s sur une barque sans voile ni rames, elles ont pour nom <em>Sarah<\/em> la Noire, l\u2019\u00e9g\u00e9rie gitane, <em>Marie l&rsquo;\u00c9gyptienne<\/em>, cette \u201cMauresque\u201d qui en est l\u2019\u00e9quivalent oriental, <em>Marthe<\/em> la menstru\u00e9e, la femme st\u00e9rile et <em>Madeleine<\/em>, la figure myst\u00e9rieuse de cette prostitu\u00e9e qui est aussi l&#8217;embaumeuse de la Passion du Christ&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>S\u00e9pulture impossible et f\u00e9condit\u00e9 probl\u00e9matique<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Cette m\u00eame Madeleine gu\u00e9rira un couple de notables atteints de st\u00e9rilit\u00e9, nous r\u00e9v\u00e9lant la nature de cette f\u00e9condit\u00e9 fort probl\u00e9matique, qui s&rsquo;incarne dans la pierre et de plus dans la pierre des \u00eeles. Le couple \u00ab\u00a0miracul\u00e9\u00a0\u00bb s&rsquo;\u00e9tant converti d\u00e9cide de se rendre en p\u00e8lerinage \u00e0 Rome. Une temp\u00eate se l\u00e8ve au cours de la travers\u00e9e et la femme meurt en mettant au monde son enfant. Les marins, superstitieux, contraignent alors le p\u00e8re \u00e0 abandonner l&rsquo;enfant -avec le cadavre de la m\u00e8re, sur un \u00eelot rocheux: \u00ab\u00a0une montagne qui apparut non loin du navire (&#8230;) A cause de la duret\u00e9 du rocher, poursuit le chroniqueur de la L\u00e9gende Dor\u00e9e, il ne pouvait creuser une fosse, il d\u00e9posa le corps dans un endroit retir\u00e9 (&#8230;) Au bout de deux ans il remonta dans un navire pour regagner son pays. Et le Seigneur permit qu&rsquo;il pass\u00e2t proche de la montagne o\u00f9 il avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9barqu\u00e9 (&#8230;) L&rsquo;enfant avait \u00e9t\u00e9 conserv\u00e9 plein de vie \u00e0 la pri\u00e8re de la bienheureuse Madeleine.\u00a0\u00bb (10). Cet enfant qui survit, confi\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00eele nourrici\u00e8re, un sein p\u00e9trifi\u00e9, ne fait-il pas \u00e9trangement \u00e9cho \u00e0 l&rsquo;\u00eele d&rsquo;abondance de la \u201cgen\u00e8se\u201d corse? celle o\u00f9 les taureaux sont gras et que d\u00e9couvre aussi une femme nomm\u00e9e Corsa, suivant les p\u00e9r\u00e9grinations marines de ce m\u00eame taureau (11). La berg\u00e8re ligure laissera d\u2019ailleurs son nom \u00e0 l&rsquo;\u00eele qu&rsquo;elle aborde au cours de cette navigation plac\u00e9e sous le signe du cornu. Cette constellation, celle du Taureau, d&rsquo;Orion et des Pl\u00e9\u00efades fut de haute antiquit\u00e9 d&rsquo;une grande importance pour les marins, qui naviguaient alors \u00ab\u00a0aux \u00e9toiles\u00a0\u00bb. Mais l&rsquo;\u00eele de la Madeleine est avant tout une \u00eele de pierre o\u00f9 l&rsquo;on ne peut creuser une s\u00e9pulture; ni y accoucher, une r\u00e9miniscence \u00e9vidente du caract\u00e8re sacr\u00e9 de l&rsquo;antique <em>D\u00e9los<\/em>. Autour de cette tombe insulaire impossible se pr\u00e9cise ainsi le rituel de la premi\u00e8re s\u00e9pulture auquel sacrifi\u00e8rent abondamment les saints chr\u00e9tiens; un rituel dont la dimension est bien celle g\u00e9n\u00e9ralement d\u00e9volue \u00e0 la pierre -ou \u00e0 ces serpents et dragons qui hantent les cimeti\u00e8res du moyen \u00e2ge&#8230; Cette conjonction d&rsquo;une s\u00e9pulture impossible et d&rsquo;une f\u00e9condit\u00e9 probl\u00e9matique situent aussi le niveau o\u00f9 s&rsquo;exerce l&rsquo;exorcisme chr\u00e9tien; celui d\u2019un acte fondateur qui consiste \u00e0 instaurer l&rsquo;ordre de la Culture en rupture avec un ordre \u00ab\u00a0reptilien\u00a0\u00bb. Une fondation qui pose probl\u00e8me. Peut-\u00eatre parce que sur les \u00eeles, m\u00eame sacr\u00e9es \u00e9chouent justement ces morts sans s\u00e9pultures, Morts, Maures, Juifs ou Martyrs abandonn\u00e9s aux flots, ces \u00ab\u00a0Saints Trouv\u00e9s\u00a0\u00bb -comme on nomme populairement le saint Tropez recueilli sur une plage de la Provence; ultime \u00e9tape d&rsquo;un voyage vers l&rsquo;au-del\u00e0 dont les asc\u00e8tes chr\u00e9tiens nous auraient transmis l&rsquo;h\u00e9ritage.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Un d\u00e9miurge corse<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il existe en Corse nombre de ces c\u00e9l\u00e9brations festives de reliques apport\u00e9es par la mer ou de corps saints errant sur les flots. S&rsquo;en d\u00e9tachent des figures f\u00e9minines, celle de la Restitute, martyre de Calenzana, et surtout celle de la sainte patronne de l&rsquo;\u00eele, <em>Devota<\/em> la \u201cd\u00e9vote\u201d, dont la d\u00e9pouille guid\u00e9e par une colombe atterrira sur les c\u00f4tes ligures. A l&rsquo;image de leur ma\u00eetre <em>Columba<\/em>, les moines irlandais prendront eux aussi le nom de la colombe pour leurs navigations errantes vers les \u00eeles paradisiaques d&rsquo;extr\u00e8me-occident&#8230; La pr\u00e9sence de ces ermites sur les c\u00f4tes de la Corse au d\u00e9but du moyen \u00e2ge reste une hypoth\u00e8se tr\u00e8s vraisemblable mais peu document\u00e9e (12). Les pr\u00e9curseurs du monachisme chr\u00e9tien n&rsquo;ont pas fond\u00e9 ici les habituels monast\u00e8res qui caract\u00e9risent leur passage. On en trouve cependant la trace sur les \u00eeles toutes proches de <em>Monte-Cristo<\/em> et de <em>Gorgone<\/em>. Les moines chr\u00e9tiens ont aussi laiss\u00e9 en Corse un souvenir folklorique bien vivant, avec une version originale de l&rsquo;exorcisme insulaire recueillie au d\u00e9but du si\u00e8cle par Chanal (13): \u00ab\u00a0C&rsquo;\u00e9tait bien avant la naissance de saint Martin et de saint Roch, les deux patrons de <em>Letia<\/em>, au temps o\u00f9 la foi nouvelle commen\u00e7ait \u00e0 se r\u00e9pandre en Corse\u00a0\u00bb, pr\u00e9cise le r\u00e9cit qui ajoute que les habitants venaient d&rsquo;allumer leurs fours \u00ab\u00a0avec le bois de leurs derni\u00e8res idoles\u00a0\u00bb avant de se rendre sur la montagne o\u00f9 Satan s&rsquo;\u00e9tait r\u00e9fugi\u00e9. \u00ab\u00a0L\u00e0 ces braves gens vous plant\u00e8rent (&#8230;) une croix faite de deux grands madriers de pin laryx et rev\u00eatue d&rsquo;un m\u00e9tal poli qu&rsquo;on voyait briller au soleil\u00a0\u00bb, et \u00ab\u00a0pour \u00e9viter les traits de lumi\u00e8re que cette croix renvoyait (&#8230;) voil\u00e0 donc l&rsquo;ennemi des hommes r\u00e9duit (&#8230;) \u00e0 se creuser une demeure souterraine (&#8230;) Son marteau gigantesque (&#8230;) s&rsquo;abattit lourdement (&#8230;) La fosse creus\u00e9e par Satan s&rsquo;\u00e9tait soudainement remplie d&rsquo;eau: le lac de Creno \u00e9tait n\u00e9.\u00a0\u00bb Si les idoles d\u00e9chues s&rsquo;incarnent dans le bois le d\u00e9mon chr\u00e9tien (carrier ou forgeron?) trouve donc refuge dans l\u2019ambivalence de la pierre. Et il est condamn\u00e9 \u00e0 une errance proche de celle de ces revenants qui hantent les histoires \u00ab\u00a0mazz\u00e9riques\u00a0\u00bb de la sorcellerie insulaire: \u00ab\u00a0S&rsquo;\u00e9vadant chaque nuit de sa prison humide (&#8230;) \u00e0 l&rsquo;un il suscitait des r\u00eaves affreux (&#8230;) \u00e0 l&rsquo;autre des r\u00eaves s\u00e9ducteurs.\u00a0\u00bb C&rsquo;est justement \u00ab\u00a0un v\u00e9n\u00e9rable anachor\u00e8te (&#8230;) habile dans la magie, c&rsquo;est \u00e0 dire dans l&rsquo;art d&rsquo;exorciser les esprits malins\u00a0\u00bb qui videra le lac maudit par ses incantations: \u00ab\u00a0Bient\u00f4t une myriade d&rsquo;horribles salamandres, tachet\u00e9es de jaune, qui grouillaient dans la vase du fond se transform\u00e8rent en autant de diablotins\u201d, suivis de \u201cl&rsquo;ange des t\u00e9n\u00e8bres (&#8230;) avec ses ailes de chauve-souris appesanties par la vase, sa crini\u00e8re de couleuvres, ses yeux de feu, sa bouche qui vomit la flamme et la fum\u00e9e.\u00a0\u00bb Que retenir de cet exorcisme reptililien exemplaire, dont la pierre conserve l&#8217;empreinte? A la diff\u00e9rence de r\u00e9cits voisins, celui de l&rsquo;\u00eele proven\u00e7ale de L\u00e9rins par exemple, l&rsquo;intervention divine n&rsquo;aboutit pas \u00e0 la partition de l&rsquo;\u00eele. Une partition qui se retrouve dans d&rsquo;autres termes sur l&rsquo;\u00eele ligure de Gallinara, ou sur celle d&rsquo;Ibiza dans les Bal\u00e9ares. S&rsquo;agirait-il ici comme en Sardaigne d&rsquo;un exorcisme incomplet? Mais cet exorcisme chr\u00e9tien des \u00eeles n&rsquo;est-il point incomplet par nature? Sa variante corse semble surtout \u00e9tablir un parall\u00e8le \u00e9troit entre le rituel exorciste et celui de cette s\u00e9pulture fondatrice qu&rsquo;\u00e9voque la l\u00e9gende de Madeleine; une s\u00e9pulture ambigu\u00eb, \u00e0 la fois tombe&#8230; et matrice.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La mauvaise \u00eele<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Une autre forme archa\u00efque de s\u00e9pulture, dont atteste d\u00e9j\u00e0 la naissance des premiers monast\u00e8res m\u00e9di\u00e9vaux (14) perdure dans l&rsquo;usage corse que Gaudin (15) d\u00e9plore pendant cette R\u00e9volution Fran\u00e7aise qui inaugure les strat\u00e9gies contemporaines de l&rsquo;Identit\u00e9: \u00ab\u00a0Leurs \u00e9glises sont encore, il est vrai, le principal d\u00e9p\u00f4t des s\u00e9pultures; aussi quelques soins qu&rsquo;ils prennent de les parer, et quoiqu&rsquo;en g\u00e9n\u00e9ral elles soient presque toutes belles et bien orn\u00e9es, les \u00e9trangers sont repouss\u00e9s par l&rsquo;odeur cadav\u00e9reuse qui s&rsquo;en exhale\u00a0\u00bb&#8230;Cette omnipr\u00e9sence de la mort au coeur m\u00eame de l&rsquo;\u00e9glise, incarn\u00e9e dans l&rsquo;<em>arca<\/em> la pierre sacr\u00e9e o\u00f9 s&rsquo;enracine la m\u00e9moire de la communaut\u00e9, nous renvoie \u00e0 une \u201cg\u00e9ographie mythique\u201d du terroir qui mat\u00e9rialise et fixe les rapports entre le monde des vivants et celui des morts. Aux limites des friches mar\u00e9cageuses et mal\u00e9fiques du \u201cd\u00e9sert des Agriates\u00a0\u00bb, un autre r\u00e9cit corse nous en propose une description plus pr\u00e9cise. Elle repose elle aussi sur l\u2019exorcisme reptilien: \u00ab\u00a0Un animal appel\u00e9 <em>Biscia<\/em>, ou serpent, de dimensions extraordinaires et d&rsquo;une terrible f\u00e9rocit\u00e9 (&#8230;) avait \u00e9tabli son repaire \u00e0 un mille environ du village, dans un mar\u00e9cage bois\u00e9&#8230; entre les eaux et des arbres au feuillage \u00e9pais. Elle apparaissait sombre. On appelle cet endroit la <em>Cannuta<\/em>.\u00a0\u00bb Cette l\u00e9gende, tir\u00e9e d&rsquo;un manuscrit publi\u00e9 par Malaspina (16) au d\u00e9but du si\u00e8cle d\u00e9finit tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment une configuration chr\u00e9tienne d\u2019un terroir plac\u00e9 sous la protection des cloches de l&rsquo;\u00e9glise, mais aussi sous celle de sa tombe collective: \u00ab\u00a0D\u00e8s que la <em>Biscia<\/em> entendait les cloches de l&rsquo;\u00e9glise, poursuit le r\u00e9cit, elle s&#8217;empressait d&rsquo;y courir et de tuer toutes les personnes qu&rsquo;elle y rencontrait.\u00a0\u00bb Ne faut-il pas voir dans cette s\u00e9pulture de pierre, s\u00e9pulture sacr\u00e9e, la mati\u00e8re d&rsquo;une autre version de l&rsquo;exorcisme insulaire, tir\u00e9e du m\u00eame recueil de Chanal, et dont t\u00e9moigneraient depuis ces \u00eelots du golfe d&rsquo;Ajaccio nomm\u00e9s <em>Sette Nave<\/em>, les \u00ab\u00a0sept navires\u00a0\u00bb. Version exemplaire des \u00ab\u00a0navigations fun\u00e9raires\u00a0\u00bb, il s&rsquo;agit de barques emplies de pestif\u00e9r\u00e9s ou de pirates, p\u00e9trifi\u00e9es par l&rsquo;intervention miraculeuse d&rsquo;une Madone&#8230; de pierre; une l\u00e9gende qui met en sc\u00e8ne l&rsquo;un de ces moines chr\u00e9tiens, que le r\u00e9cit nomme \u00ab\u00a0c\u00e9nobite\u00a0\u00bb, du nom de ces petites communaut\u00e9s monastiques aux sources de l&rsquo;\u00c9vang\u00e9lisation. C&rsquo;est l\u00e0 encore une intervention f\u00e9minine qui met en oeuvre l&rsquo;exorcisme chr\u00e9tien: \u00ab\u00a0Les femmes (&#8230;) s&rsquo;en furent processionnellement \u00e0 la chapelle de Notre-Dame de la Mis\u00e9ricorde et (&#8230;) la pri\u00e8rent de se laisser porter au dehors\u201d rapporte Chanal (op. cit.) et \u201cla Madone de pierre, sur les \u00e9paules des pieuses femmes, se fit aussi l\u00e9g\u00e8re qu&rsquo;une statue de li\u00e8ge\u00a0\u00bb, tandis qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;inverse, dans un souci d&rsquo;\u00e9quilibre tr\u00e8s structuraliste, les sept barques de bois deviennent des vaisseaux de pierre&#8230; Cette image d&rsquo;une \u00eele flottante et pestif\u00e9r\u00e9e, qu&rsquo;il faut amarrer dans la stabilit\u00e9 rassurante de la pierre s\u2019inscrit elle aussi dans le sc\u00e9nario chr\u00e9tien de la \u00ab\u00a0mauvaise \u00eele\u00a0\u00bb. Elle fait d&rsquo;ailleurs \u00e9cho \u00e0 une autre l\u00e9gende m\u00e9di\u00e9vale, qui pr\u00e9tend rendre compte des origines m\u00eames de la Corse: \u00ab\u00a0Avant le D\u00e9luge il n&rsquo;y avait pas d&rsquo;\u00eeles\u00a0\u00bb, rapporte la Cronichetta (17), un manuscrit anonyme: \u00ab\u00a0En Corse avant le D\u00e9luge vivaient les G\u00e9ants (&#8230;) qui ensuite, de par leurs mauvaises actions et leur f\u00e9rocit\u00e9, mangeurs de chair humaine, furent extermin\u00e9s par le D\u00e9luge.\u00a0\u00bb A la suite du d\u00e9luge auraient donc \u00e9merg\u00e9 des flots les sommets des montagnes qui sont les \u00eeles d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, poursuit ce r\u00e9cit qui enracine clairement le passage \u00e0 la Culture dans les valeurs de la pierre; des valeurs, on l\u2019a vu, \u00e0 la fois rassurantes et dans le m\u00eame temps profond\u00e9ment ambivalentes.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>De la g\u00e9ographie du terroir \u00e0 l&rsquo;invention du paysage<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Que reste-t-il aujourd\u2019hui de ces valeurs mal\u00e9fiques qui s&rsquo;attachaient \u00e0 la pierre dans le l\u00e9gendaire traditionnel des \u00eeles? Que signifient par exemple ces difficult\u00e9s rencontr\u00e9es pour enraciner les \u00eeles mal\u00e9fici\u00e9es dans le roc? S&rsquo;apparentent-elles vraiment \u00e0 celles qu&rsquo;\u00e9prouvent les soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles \u00e0 s&rsquo;ancrer dans leurs traditions, et \u00e0 ce que l\u2019on d\u00e9signe de plus en plus p\u00e9jorativement comme des r\u00e9surgences \u00ab\u00a0ethniques\u00a0\u00bb? Faut-il de m\u00eame voir dans les errances identitaires des soci\u00e9t\u00e9s insulaires, et pas seulement en M\u00e9diterran\u00e9e, une r\u00e9miniscence des \u00ab\u00a0colonisations\u00a0\u00bb l\u00e9gendaires qui ont marqu\u00e9 l&rsquo;imaginaire antique et m\u00e9di\u00e9val? Et lorsque comme dans la l\u00e9gende corse, les d\u00e9miurges modernes cherchent \u00e0 violenter la terre pour y inscrire dans ses entrailles les embl\u00e8mes de la modernit\u00e9, est-ce ces m\u00eames \u201crevenants\u201d qui continuent d&rsquo;en sortir? les Maures et les Juifs; et tous ces Pestif\u00e9r\u00e9s que l\u2019on exilait jusqu\u2019il n\u2019y a pas si longtemps sur des \u00eeles plac\u00e9es sous le patronage sacr\u00e9 des Lazares et autres Madeleines&#8230; L\u2019imagerie touristique d\u2019un \u201cparadis insulaire\u201d, faute d\u2019une r\u00e9flexion sur sa dimension identitaire trouverait-elle ici ses limites? Il est difficile pour l&rsquo;ethnologue d&rsquo;affirmer une continuit\u00e9 dans un processus de r\u00e9interpr\u00e9tation aussi radical que celui qui d\u00e9finit les identit\u00e9s modernes; \u00e0 moins qu\u2019il ne participe plus ou moins consciemment de ce m\u00eame processus. L&rsquo;identit\u00e9 est en effet un processus complexe, qui met en jeu un grand nombre de ressources symboliques ou v\u00e9cues: langue et dialectes, coutumes et costumes, cuisines, embl\u00e8mes et drapeaux&#8230; Les expressions de l\u2019identit\u00e9 s\u2019appuient cependant sur les ressources symboliques. La r\u00e9f\u00e9rence au paysage semble avoir occup\u00e9 une place privil\u00e9gi\u00e9e dans la construction des identit\u00e9s r\u00e9gionales. Le Far West am\u00e9ricain (17) et la montagne des Suisses (18), ou l&rsquo;image exotique de la C\u00f4te d&rsquo;Azur (19) en sont des exemples bien connus. Caisson (20) a ainsi montr\u00e9, \u00e0 partir d&rsquo;exemples corses, comment les repr\u00e9sentations et les usages rituels ou l\u00e9gendaires de la pierre participent en profondeur du sentiment d&rsquo;appartenance \u00e0 un territoire et \u00e0 une lign\u00e9e; m\u00eame lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;architectures plus intimes que celles des monuments historiques: tombes et maisons de campagnes, tas de pierres ou simples abris de bergers, fontaines, cavernes ou blocs erratiques&#8230; Entre ces architectures plut\u00f4t rurales et le monument urbain, entre pierre \u00ab\u00a0profane\u00a0\u00bb et pierre \u00ab\u00a0sacr\u00e9e\u00a0\u00bb existe certainement un mince intervalle de sens dans lequel se d\u00e9ploient les strat\u00e9gies identitaires; la sc\u00e8ne privil\u00e9gi\u00e9e de ce \u00ab\u00a0th\u00e9\u00e2tre de la m\u00e9moire\u00a0\u00bb o\u00f9 chaque soci\u00e9t\u00e9 red\u00e9finit r\u00e9guli\u00e8rement les rapports de la Tradition \u00e0 la Modernit\u00e9. Dans la riche litt\u00e9rature qui fonde l&rsquo;invention du paysage corse, nous retiendrons un extrait particuli\u00e8rement significatif. Outre l&rsquo;importance qu&rsquo;y tient la pierre, il nous para\u00eet faire \u00e9cho aux valeurs mal\u00e9fiques issues du l\u00e9gendaire chr\u00e9tien des \u00eeles (21): \u00ab\u00a0Au-dessus de ces gigantesques et noires montagnes de granit, ce n&rsquo;est plus la lune; c&rsquo;est la figure bl\u00eame, sanglante, terrible d&rsquo;un cadavre monstrueux qui plane sur la Corse, la figure de la <em>Vendetta<\/em>, une t\u00eate de M\u00e9duse secouant sur l&rsquo;\u00eele son affreuse crini\u00e8re de serpents. Quiconque osera la fixer, ne sera point p\u00e9trifi\u00e9\u00a0\u00bb, ajoute-t-il, d\u00e9veloppant jusqu&rsquo;au bout l\u2019archa\u00efque image d\u2019un mal\u00e9fisme insulaire: \u00ab\u00a0Pouss\u00e9, comme Oreste, par une implacable furie, il s&rsquo;abandonnera \u00e0 la folle passion du meurtre, puis errant de montagne en montagne, de grotte en grotte, il sera poursuivi par l&rsquo;implacable <em>Vendetta<\/em> (&#8230;) tenant par les cheveux la t\u00eate vengeresse de la terrible Gorgone.\u00a0\u00bb <\/p>\n\n\n\n<p><strong>R\u00e9f\u00e9rences bibliographiques<\/strong><\/p>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\">\n<li>LEGOFF, Jacques, La naissance du Purgatoire, Paris,<\/li>\n\n\n\n<li>Voir le paragraphe qu&rsquo;y consacre SEBILLOT, Paul, Le folklore de France, Paris, 1904-1906.<\/li>\n\n\n\n<li>PLINE, Histoire naturelle, Ernout (trad.), Paris, 1962.<\/li>\n\n\n\n<li>CAISSON, Max, \u201cFronti\u00e8res et limites\u201d, Pieve e Paesi, ouvrage collectif, Marseille, CNRS Ed., 1978<\/li>\n\n\n\n<li>D&rsquo;AYALA, Pier-Giovanni, \u00ab\u00a0L&rsquo;acte votif marin: un aper\u00e7u anthropologique\u00a0\u00bb, Catalogue de l&rsquo;exposition internationale des ex-votos marins du Mus\u00e9e de la Marine, Paris, 1981<\/li>\n\n\n\n<li>ACTES DES APOTRES, 28, Ed. 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Essai sur l&rsquo;enfournement th\u00e9rapeutique en Corse\u201d, Ethnologie Fran\u00e7aise, VI, 3-4, France, 1976, pp 365-380.<\/li>\n\n\n\n<li>LA LEGENDE DOREE, par Jacques de VORAGINES, Paris, 1942<\/li>\n\n\n\n<li>Isidore de S\u00e9ville, Etymol.., XIV, 6, 41-42, dans la traduction de Pietro Cirneo (1884: 42).<\/li>\n\n\n\n<li>MORRACHINI-MAZEL Genevi\u00e8ve, \u00ab\u00a0La Corse selon Ptol\u00e9m\u00e9e\u00a0\u00bb, Cahiers Corsica, 188, Bastia, 1989.<\/li>\n\n\n\n<li>CHANAL, Edouard, L\u00e9gendes, coutumes et superstitions, Paris, 1889.<\/li>\n\n\n\n<li>CASTELLANA, Robert, \u00ab\u00a0L&rsquo;expulsion du serpent: l\u00e9gendes, mythes et rituels\u00a0\u00bb, Cahiers Corsica, n\u00b0 158-159, Bastia, 1993<\/li>\n\n\n\n<li>GAUDIN, Abb\u00e9, Voyage en Corse, Paris, 1787.<\/li>\n\n\n\n<li>MALASPINA, Ambroise, \u201cLa Biscia meurtri\u00e8re et les ruines d&rsquo;Ostriconi\u201d, Revue de la Corse Historique et Litt\u00e9raire, 6, 10-11, Paris, 1920.<\/li>\n\n\n\n<li>CRONICHETTA, (manuscrit anonyme \u00e9crit \u00e0 Bastia en 1660), Ed. C. Valleix, Bastia, Ass. Franciscorsa, 1973<\/li>\n\n\n\n<li>ETUDES RURALES, De l&rsquo;agricole au paysage, collectif, n\u00b0 122-124, Paris, E.H.E.S.S., 1992<\/li>\n\n\n\n<li>ETUDES RURALES, Op. Cit.<\/li>\n\n\n\n<li>CASTELLANA, Robert, \u00ab\u00a0L&rsquo;effet-fronti\u00e8re et l&rsquo;\u00e9criture du paysage\u00a0\u00bb, Nice Historique, Nice, n\u00b0 2, 1996<\/li>\n\n\n\n<li>CAISSON 1978, Op. Cit.<\/li>\n\n\n\n<li>GREGOROVIUS, Ferdinand, Corsica, suivi de Voyage en Corse, Bastia, Bulletin de la Soci\u00e9t\u00e9 des Sciences Historiques et Naturelles de la Corse, 1883<\/li>\n<\/ol>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Castellana Robert La l\u00e9gende des \u00eeles. G\u00e9ographie mythique et insularit\u00e9. In La griffe des l\u00e9gendes. Cahiers d\u2019Anthropologie N\u00b05. Museu di A Corsica 1997 Abstract Cet&#8230;<\/p>\n<div class=\"more-link-wrapper\"><a class=\"more-link\" href=\"http:\/\/www.italia.listephoenix.com\/?page_id=7612\">Continue reading<span class=\"screen-reader-text\">La l\u00e9gende des \u00eeles<\/span><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":7592,"menu_order":14,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-7612","page","type-page","status-publish","hentry","entry"],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.italia.listephoenix.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/7612","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.italia.listephoenix.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.italia.listephoenix.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.italia.listephoenix.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.italia.listephoenix.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=7612"}],"version-history":[{"count":11,"href":"http:\/\/www.italia.listephoenix.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/7612\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7890,"href":"http:\/\/www.italia.listephoenix.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/7612\/revisions\/7890"}],"up":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.italia.listephoenix.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/7592"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.italia.listephoenix.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=7612"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}